Courville-sur-Eure : Gare de Courville (ligne Paris-Le Mans)
La construction du chemin de fer de l'Ouest, décidée par la loi du 26 juillet 1844, fut commencée à la fin même de cette année. La ligne, comprenant un parcours de 212 kilomètres, a été livrée à la circulation :
- de Paris à Chartres, le 12 juillet 1849
- de Chartres à la Loupe, le 7 juillet 1852,
- de La Loupe à Nogent-le-Rotrou, le 16 Février 1854,
- de Nogent au Mans, le 1e juin 1854.
Dans le principe elle était exploitée par l'Etat ; mais en vertu de la loi du 13 mai 1831, l'exploitation a été concédée pour 99 ans à la compagnie de l'Ouest par un traité du 30 juin 1851, approuvé le 16 juillet suivant.
Source : Annuaire d'Eure-et-Loir (1855)
En 1854, la ligne Paris-Le Mans dessert les gares de Versailles, Saint-Cyr, Trappes, La Verrière, L'Artoire (Commune des Essarts-le-Roi), Rambouillet, Epernon, Maintenon, Jouy, Chartres, Courville, Pontgouin, La Loupe, Bretoncelles, Condé-sur-Huisne, Nogent-le-Rotrou, Le Theil, La Ferté-Bernard, Sceaux-sur-Huisne, Connéré, Pont-de-Gennes, Saint-Mars-la-Bruyère, Yvré-l'Evêque.
Source : Guide-itinéraires de Paris au Mans par Auguste Moutié (1854)
2012
C'est aujourd'hui une gare de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) desservie par les trains des réseaux TER Centre et TER Pays de la Loire. (Source Wikipédia).
La ligne Paris- Le Mans dessert en Eure-et-Loir les gares : d'Epernon, Saint-Piat, Maintenon, Jouy, La Villette-Saint-Prest, Chartres, Amilly-Ouerray, Saint-Aubin-Saint-Luperce, Courville, Ponrgouin, La Loupe ; puis dans l'Orne : Bretoncelles, Condé-Sur-Huisne; à nouveau en Eure-et-Loir : Nogent-le-Rotou, et à nouveau dans l'Orne : Le Theil; En Sarthe : La Ferté-Bernard, Sceaux-Bouër, Connéré-Beillé, Montfort-le-Gesnois, Saint-Mars-la-Brière, Champagné.
Accident du 14/02/1911
Effroyable accident sur l’Ouest –Etat
Trois trains en collision
Les wagons prennent feu
Nombreux morts et blessés
Un effroyable accident qui évoque le lugubre souvenir de la catastrophe de Villepreux, avec laquelle il offre quelques analogies, s’est produit hier soir, sur la ligne de l’Ouest-Etat, à Courville, un peu après Chartres.
A la suite d’une collision entre un rapide, un train de marchandises et un train omnibus, le feu a pris dans les wagons et on craignait hier soir qu’aux morts et aux blessés signalés dès le premier moment ne vinssent s’ajouter d’autres victimes prises sous les décombres en feu.
On va lire les dépêches qui nous sont parvenues au sujet de cette nouvelle catastrophe, dépêches un peu laconiques, un peu imprécises, ce qui s’explique par l’affolement qui régnait dans la petite gare de Courville, mal outillée pour les communications.
A huit heures moins un quart, au moment où le ministre des Travaux publics rentrait du Sénat, il était avisé de la catastrophe par la dépêche suivante du préfet d’Eure-et-Loir.
« Préfet à intérieur :
Chef de gare de Chartres m’informe que train rapide N° 513, de Paris à Angers, a tamponné les trains N°s 3238 et 516, à Courville. Il y aurait de nombreux morts et blessés.
Je me rends sur les lieux et y envoie médecins et gendarmes ».
Cette première dépêche du préfet était confirmée ensuite par un coup de téléphone de ce fonctionnaire.
M. Puech accompagné de M. Tirman, directeur du cabinet, et de M. Le Trocquer, chef du cabinet, est aussitôt parti sur les lieux de l’accident, par train spécial.
MM. Maison, sous-directeur des chemins de fe , et Bresse, directeur de l’inspection du réseau de l’Etat, avaient auparavant reçu la mission de partir par le train régulier de 8 h 5 .
Voici les dépêches que nous a adressées notre correspondant.
La Collision
Dépêches de notre correspondant.
Chartres, 14 février.
Un affreux accident vient de se produire en gare de Courville, sur l’Ouest-Etat.
Le rapide 513 Paris-Le Mans, qui part de la gare Montparnasse à 4 H 40, venait de quitter Chartres à 6 h 01. Il arrivait en gare de Courville vers 6 h 14, quand, au même moment, un train de marchandises s’engagea sur la voie principale.
Le rapide arriva comme une trombe, culbuta le train de marchandises 3238, sautant littéralement par-dessus. Mais par une coïncidence tragique, au même instant, en sens inverse, se trouvait le train omnibus 516 allant de Brest à Paris et passant à Courville à 6 h 12.
Le train omnibus fut culbuté également à la suite du premier choc.
Une panique effroyable s’empara de tous les voyageurs. Presque aussitôt le feu éclata dans les wagons brisés, entravant les efforts de ceux qui essayaient de secourir les blessés. Le train rapide a été brûlé jusqu’au wagon-restaurant.
Jusqu’ici, on a retiré cinq morts ; on croit qu’il y en a d’autres dans les voitures et sous les wagons qui brûlent. Il y a de nombreux blessés.
Courville, où vient de se produire cette catastrophe, est une petite station sur la ligne de Paris-Brest. Elle est située à 106 kilomètres de Paris, à 19 kilomètres de Chartres et à 43 kilomètres de Nogent-le-Rotrou.
Je retourne sur les lieux de l’accident.
Les victimes.
Courville, 14 février.
Voici dans quelles circonstances s’est produit l’accident de Courville :
Vers 6 heures 15, cet après-midi, un train de marchandises venant du Mans, traversait la voie descendante pour aller se garer en prévision du passage du train venant de Paris. A ce moment l’express d’Angers, marchant à une allure de 80 kilomètres à l’heure, a pris en écharpe le train de marchandises avant qu’il fût garé complètement.
Un troisième train de voyageurs, venant du Mans, quittait au même instant la gare de Courville. Il fit 200 mètres environ et se trouva sur l’endroit où les deux trains se tamponnaient. Tout cela eu lieu en même temps.
La machine seule de ce dernier train fut jetée sur le côté de la voie, aucun des voyageurs de ce train n’a eu de contusions. Par contre, les voyageurs du train tamponneur eurent beaucoup à souffrir de l’accident.
Il y a cinq tués constatés à 9 h 45 du soir et 7 à 8 blessés.
Dans le wagon-restaurant, se trouvaient dix-neuf voyageurs en train de dîner. Aucun n’a été blessé. Le personnel du wagon-restaurant est également indemne. Les débris de ce wagon ont pris feu et ont été complètement brûlés.
Plusieurs autres wagons du train express ont également pris feu.
La rencontre du train express avec le train de marchandises produisit un bruit formidable qui jeta aussitôt l’émoi dans la localité. On entendit ce fracas à plus d’un kilomètre.
Le spectacle était effrayant. On vit les wagons de l’express se briser, leurs débris s’enchevêtrer et se mêler aux débris d’une partie du train de marchandises ; le wagon-restaurant apparut monté au-dessus de deux autres wagons, puis, tout à coup, une lueur jaillit, monta, devint énorme, les débris des wagons avaient pris feu. En même temps des cris déchirants retentissaient.
De la gare, des maisons voisines, de partout, on se précipita au secours des victimes de la catastrophe, et le sauvetage s’organisa. Les pompiers de Courville et des localités voisines, la gendarmerie, la municipalité, se rendirent rapidement sur les lieux.
Un train de secours a amené des médecins pour seconder ceux de Courville.
Vers neuf heures et demie du soir, une machine du dépôt de la Loupe a remorqué le train 516 qui a amené les voyageurs se dirigeant vers Le Mans.
On procède activement aux travaux de sauvetage dans l’ignorance où l’on se trouve de savoir s’il n’y a pas d’autres victimes sous les décombres.
Trois des cadavres ont pu être identifiés. Ce sont ceux de :
-Mme Lelièvre, 40 ans, ouvrière à Sablé.
- Mlle Marie Bigault, 38 ans, ouvrière à Sablé.
- M. Marcel Boisseau, 28 ans, demeurant rue de la Forge Royale à Paris.
Les deux corps qui n’ont pu être reconnus sont ceux de deux hommes paraissant âgés de 30 à 40 ans.
D’après les billets trouvés sur eux, ce seraient des voyageurs venant de Sablé ou des environs.
On donne comme blessés :
-M le docteur Gondon, demeurant aux Ponts-de-Cé, fractures.
- Victor Lelièvre, demeurant rue Balagny à Paris, jambe coupée.
- Charles Level, habitant 132 avenue Victor Hugo à Paris, blessures à la tête.
- René Guilbout, 8 place des Vallées, à la Garenne-Bezons, blessures multiples.
Des secours ont été demandés en toute hâte à Chartres, ainsi que des médecins et du personnel infirmier.
Un peloton du 13e cuirassier est parti sur les lieux.
A la gare Montparnasse
Lorsque nous arrivons à la gare Montparnasse, pour prendre les premiers renseignements, il semble que ce monument, témoin déjà de nombreux accidents, prenne ce soir de catastrophe, un aspect plus triste encore. Alors qu’en temps ordinaire on peut constater un certain mouvement de voyageurs, hier soir, alors que le brouillard embrumait la gare, on ne voyait plus aucune animation. Seuls les employés et quelques voyageurs tardifs stationnaient dans les salles d’attente et sous le hall principal de la gare. Pas un coup de sifflet, pas un cri, pas un mouvement. Il semblait qu’on connût déjà la fatale nouvelle.
Il était un peu plus de six heures et demie quand une première dépêche laconique arrivait au commissariat spécial de la gare Montparnasse, envoyée par le commissaire de police spécial de la gare de Chartres.
La voici :
Le train 513, partant de Paris-Montparnasse à 4 h 40 du soir et se dirigeant vers Cholet et Rennes, allant à toute vitesse, a pris en écharpe, en gare de Courville, la queue du train de marchandise 5238, qui se trouvait à ce moment sur la voie impair. Il y a des morts et des blessés.
Quelques temps après arrivait une nouvelle dépêche :
Au cours de l’accident qui vient de se produire en gare de Courville, le train 516, venant de Guingamp, a pu fort heureusement éviter d’entrer en collision avec les deux autres trains.
Deux voitures du train tamponneur ont pris feu.
La dépêche mentionnait ensuite l’état civil des victimes reconnues.
A onze heures et demie, alors que l’on attendait anxieusement l’arrivée du train 516 venant de Guigamp, et qui était annoncé – par suite de la catastrophe- avec une heure et demie de retard, on n’avait pas d’autres renseignements au commissariat spécial.
L’impression dans le public
Nous avons pu recueillir les impressions de diverses personnes au sujet de ce terrible accident. La première avec qui nous avons causé est un fonctionnaire.
« Vraiment, nous dit-il, c’est à désespérer devant cette suite si longue d’accidents et de catastrophes. Sans être le moins du monde superstitieux, on serait tenté de croire qu’un mauvais sort a été jeté sur ce réseau. On aura certainement du mal, cette fois, à calmer l’opinion publique et nous autres fonctionnaires, nous devons nous attendre à tout.
Il est indéniable qu’il existe, à l’heure actuelle, une cause réelle à tous ces accidents. Il est inadmissible que ceux-ci se produisent par le simple fait du hasard, et je crains fortement, pour ma part, qu’il n’éclate un jour ou l’autre un scandale épouvantable. »
Les quelques personnes qui se trouvaient à la gare et qui connaissent par ouï-dire la nouvelle catastrophe de Courville, ne cachent pas leur colère.
C’est à se demander, nous disent-elles, si l’on peut maintenant voyager sur le réseau de l’Etat. Telles que vous nous voyez, nous habitons la banlieue et rien ne vous dit que le train que nous allons prendre tout à l’heure, arrivera à destination, et que nous allons rentrer chez nous sains et saufs.
Le bruit de l’accident répandu dans Paris a fait d’ailleurs affluer un grand nombre de taxis-autos vers la gare Montparnasse.
Les chauffeurs ne parlent de rien moins que d’emmener vers Chartres et au-delà les voyageurs qui leur en feront la demande, et certains d’entre eux courent un peu de tous les côtés pour faire le plein d’essence. Ce n’est pas le moment en effet de refuser le client s’il se présente, pour une « course » d’une centaine de kilomètres.
Dernière heure - L’accident de Courville
12 morts – 20 blessés.
Chartres 15 février, minuit 10.
A minuit, on avait retiré des décombres six cadavres et on en apercevait encore trois sous les wagons incendiés.
Parmi les blessés, une dame est décédée dans la soirée, ce qui porte à dix le nombre des blessés plus ou moins grièvement.
Le rapide est presque complètement détruit par le feu ; le train de marchandises est également à moitié brûlé. Un certain nombre de wagons sont encore en flammes.
Chartres, 15 février, minuit 30.
Dès que la catastrophe fut connue, les autorités administratives du département d’Eure-et-Loir se transportèrent sur les lieux, ainsi que le Parquet de Chartres.
La première chose que fit le procureur du la République fut d’interroger le mécanicien Boursier qui conduisait le train tamponneur 513 et qui appartient au dépôt de Laval.
Dans sa déposition, Boursier déclara qu’il n’avait pas vu le signal fermé, et c’est pour cela qu’il n’avait pas ralenti sa vitesse.
Ses explications n’ayant pas paru satisfaisantes, Boursier a été immédiatement consigné à la disposition de la justice.
L’enquête commencée par les magistrats a permis d’établir que c’était par le milieu que le train de marchandises 3238 avait était pris en écharpe. Trois wagons de celui-ci ont été complètement broyés et ont pris feu au contact du train tamponneur, dont le fourgon, un wagon de troisième, un wagon de première et le wagon étaient en flammes.
A l’heure actuelle, sept cadavres, dont trois entièrement carbonisés, n’avaient pu être identifiés.
Parmi les blesses se trouve un soldat du 118e d’infanterie qui a été atteint à la jambe. Les voyageurs qui se trouvaient dans le même compartiment que ce soldat ont dû briser les portières et les vitres pour en sortir.
A la gare Saint-Lazare, ce que dit M. Foucault.
A la gare Saint-Lazare, nous avons pu avoir, vers minuit, un entretien avec M. Foucault, ingénieur en chef, directeur de la voie, qui nous a dit :
« Les renseignements circonstanciés sur les causes de la catastrophe me manquent absolument.
Les premiers renseignements qui me sont parvenus m’informent que l’accident s’est produit en gare de Courville, à 6 h 20 exactement.
C’est le train express 513 de Paris, à destination de Rennes qui a tamponné le train de marchandises 3238 qui se garait. D’après mon correspondant, les deux voies sont entièrement obstruées.
Contrairement à ce qui avait été annoncé, le train 516 qui se trouvait à ce moment en gare n’a pas été touché.
Je ne puis rien ajouter de précis si ce n’est qu’aucun retour de blessés ou de morts n’est prévu en ce moment par la gare Saint-Lazare.
Dès que la nouvelle de la catastrophe fut connue, j’ai eu à me préoccuper de préparer rapidement un train dans lequel ont pris place M. Puech, ministre des Travaux publics, le chef du réseau de l’Etat, les ingénieurs du contrôle et de la traction, qui sont partis un peu avant 10 heures, sur les lieux de l’accident.
Je puis ajouter qu’aucun agent du réseau n’a été victime de la catastrophe. Les dépêches que je reçois à l’instant m’accusent six morts, dont trois ont été reconnus, et quatre blessés, dont je vous ai donné les noms. Je ne compte plus recevoir maintenant de nouveaux télégrammes.
Je suis aussi ignorant que vous des véritables causes de l’accident, je ne puis donc vous donner aucun renseignement précis à ce sujet. »
Sur ces mots nous quittons M. Foucault qui s’apprête à recevoir de nombreuses personnes venues aux nouvelles dès l’annonce de la catastrophe.
Chez M. Level
Un de nos collaborateur s’est rendu hier soir chez M. Charles Level, industriel, demeurant à Paris, qui figure sur la liste des blessés et qui possède une importante manufacture de cuirs à la Suze, près de Courville, où s’est produite la catastrophe. Nous avons rencontré Mme Level qui nous a dit :
« Mon mari voyage fréquemment sur la ligne de Chartres où l’appellent ses affaires industrielles. Aujourd’hui, il était effectivement parti par le train de 4 h 40, qu’il prend habituellement.
Vers sept heures du soir, je fus assez surprise de recevoir un coup de téléphone de lui. Il m’apprenait alors qu’un accident était arrivé au train qu’il avait pris, qu’il y avait des victimes, mais que lui était absolument indemne.
Les renseignements que nous fournit Mme Level contredisent donc un peu la nouvelle donnée par les autorités, à son égard, nouvelles apprenant que l’industriel avait été assez sérieusement blessé à la tête. Quand elle a connu l’accident arrivé à son père, Mlle Level s’est trouvé mal d’émotion.
Arrivée du train de secours
Le train de secours N° 520, envoyé de Chartres à Courville et de cette dernière station à Paris, est arrivé à une heure du matin. Ce train ne contenait aucun blessé. Nous avons pu joindre néanmoins M. Gasnier, conseiller général de la Sarthe, qui nous a fait le récit suivant ;
« J’avais pris le train omnibus du Mans à Paris. Il était environ 6 h 15. Je somnolais dans mon compartiment quand un choc assez violent me réveilla. Je regardai à la portière et je m’aperçus que nous nous trouvions à cent mètres de la gare de Courville et que devant nous tout brûlait.
Les voyageurs qui étaient dans mon train descendirent sur le quai affolés.
Je fis comme eux. N’ayant pas de bagages, je courus sur les lieux du sinistre. Là, je vis un effrayant spectacle. Tout le train venant de Paris flambait. La machine était couchée sur le côté et, pourtant, le mécanicien et le chauffeur étaient indemnes.
L’affolement dans la gare était général. Je vis, pour ma part, transporter une douzaine de cadavres qui me parurent à demi carbonisés.
Toutes ces victimes furent transportées directement à l’hôpital de Courville. Du train tamponneur il ne reste absolument que le wagon de queue.
Les employés du wagon-restaurant ne sont pas blessés. Pourtant quand je pris le train de secours pour rentrer à Paris, à 9 heures, on retirait encore des voyageurs de dessous les décombres en feu.
Voici à mon avis, ce qui a dû se produire ; Trois trains de trouvaient en gare de Courville en même temps : mon train allant sur Paris devait couper forcément le train de marchandises 3238, qu’une manœuvre trop lente ne garait pas assez vite. Or, c’est le train venant de Paris qui a culbuté cette queue de train qui n’était pas encore garée.
Le mécanicien de mon train a pu néanmoins serrer ses freins et renverser la vapeur. Il a été brûlé au visage. La machine du 516 est restée à Courville.
Trois wagons seulement du train de marchandises sont hors d’état.
La responsabilité incomberait, à mon avis, au chef de gare de Courville, qui n’a pas garé à temps le 3238 qui barrait les deux voies principales.
Je rentre à Paris ayant encore dans les yeux un spectacle terrifiant. A l’heure qu’il est les débris fument encore.
J’ai rencontré, à moitié route, le train spécial du ministre. Donc, M. Puech n’a pu arriver à Courville qu’avec beaucoup de retard. »
Nous quittons M. Gasnier en le félicitant de sa bonne chance.
Un mort qui se porte bien
Dans la liste des morts relevés sur les lieux de l’accident on avait d’abord donne le nom de M. Perranche, demeurant à Levallois-Perret. La préfecture de police, dès qu’elle en fut informée, chargea le commissaire de police de Levallois-Perret de se rendre à cette adresse pour prévenir la famille.
Grande fut la surprise de Mr Léger, le commissaire de police, quand il se trouva en présence de Perrauche lui-même. Celui-ci lui déclara qu’il n’avait aucun membre de sa famille dans le train, mais que par contre, un de ses anciens commis, Marcel Boisseau, dont les parents habitent rue de la Forge Royale, à Paris, devait se trouver dans le train, se rendant à Nantes pour y trouver du travail.
Outre une lettre de recommandation qu’il portait sur lui et qui était à l’en-tête de la maison Perranche, il avait une carte commerciale de cette maison.
C’est ce qui fit faire la confusion.
La préfecture de police a fait prévenir dans la soirée les parents du jeune homme du terrible malheur qui leur arrivait.
La triple collision de Courville
Scènes d'horreur et d'épouvante - Impressions de témoins. Sur onze membres d'une famille qui revenaient d'une noce, il n'en reste que quatre !
Le terrible accident de Courville, dont les premières dépêches donnaient une impression saisissante mais quelque peu confuse, comme le tableau d'horreur qu'elles retraçaient, n'apparaît pas moins effrayant, maintenant qu'on en connait les détails.
Les télégrammes que nous avons publiés hier ne répondaient que trop à la triste réalité, puisque, après toute une nuit et une journée de travaux, ce n'est encore que par approximation qu'on peut fixer le chiffre des morts, tellement les malheureuses victimes ont été mutilées et rendues méconnaissables.
Douze morts, sauf rectification, et une quinzaine de blessés, tel est le triste bilan de l'accident de Courville, qui peut prendre place à côté de ceux de Villepreux et de Bernay, pour ne parler que des derniers.
Ce qui frappe surtout dans cette catastrophe, c'est cette circonstance, sans doute unique dans les annales des accidents de chemin de fer, d'un troisième train survenant au moment précis où le choc venait de se produire entre les deux premiers. Seul un heureux hasard a permis que la liste des victimes ne s'en accrût encore.
M. Puech, ministre des Travaux publics, qui s'était rendu sur le lieu de l'accident par train spécial, est rentré hier matin à Paris, ayant gardé, a-t-il-dit, un ineffaçable souvenir des scènes d'horreur entrevues pendant le nuit.
Au sujet des causes de l'accident, le ministère des Travaux publics a communiqué hier la note suivante :
"Le ministre des Travaux publics, ni les fonctionnaires qui l'ont accompagné n'ont été mis en mesure d'apprécier si les responsabilités remontent soit à la gare, soit au train tamponneur, soit à toute autre circonstance.
"Toutes les opinions qui pourraient leur avoir été attribuées à cet égard sont dénués de fondement et ne peuvent résulter que de malentendus. Seules l'enquêtes administrative et l'information judiciaire pourront dégager les responsabilités."
Quoi qu'il en soit, tout ce qui se passe depuis quelque temps montre une singulière désagrégation des services de l'Ouest-Etat.
A Courville
(Dépêche de notre envoyé spécial)
Chartres, 15 février.
Si le spectacle dans la nuit était terrifiant, à l'aube la vue du train brûlant encore, a semble-t-il, augmenté encore l'horreur et l'on peut se rendre compte de l'épouvantable choc quand on constate que de trois wagons et d'un fourgon il ne reste plus que des châssis de fer tordus et brisés ; ils sont complètement montés les uns sur les autres. Que dire de la voie ? Elle n'existe plus ; que une longue distance les rails des deux voies sont arrachés et brisés en petits morceaux tordus en cercle.
La machine du train tamponneur est couchée sur le côté, complètement brisée. Le travail de déblaiement sera long et difficile.
Le mécanicien Boursier a déclaré qu'au moment où il approchait de la station de Courville le vent rabattait la fumée de la locomotive avec une telle violence que celle-ci lui cachait complètement la vue du disque, signal avancé couvrant la gare de Courville.
La voie présente à cet endroit une courbe peu prononcée, mais très longue. Il se porta alors à droite - le mécanicien faisant remarquer que les mécaniciens sont placés à gauche sur les machines Pacific - mais il était trop tard, et c'est en pleine vitesse de 80 kilomètres à l'heure, qu'il se jeta sur le train de marchandises qui manoeuvrait pour se mettre sur les voies de garage ; c'est la cinquième voiture du train de marchandises qui a été atteinte par la locomotive.
La gare de Courville était couverte et avant d'entreprendre la manœuvre. Le chef de gare avait fait demander au poste avancé si elle pouvait être entreprise. Une réponse affirmative lui avait été donnée.
M. Beaugey, interrogé sur les causes et les responsabilités de la catastrophe, déclare que la première enquête est non seulement défavorable au mécanicien du train 513, qui brûlait les signaux, mais aussi au chef de gare de Courville, qui fit exécuter la manoeuvre, toujours lente, du train de marchandises au moment du passage du rapide.
Le ministre des Travaux publics a vivement félicité le mécanicien du train 516 qui, par sa présence d'esprit, a évité une plus grande catastrophe.
Le ministre est reparti à 3 h 20 du matin pour Paris.
Les morts
L'identification des morts, longue et pénible opération, plus douloureuse encore dans les circonstances présentes, à cause de l'état lamentable de la plupart des cadavres, vient enfin d'être menée à bien; et la liste a pu être dressée officiellement par le Parquet.
A la fin de la journée, le chiffre des morts restait évalué à douze. C'est à dessein que je dis "évalué". Il s'agit, en effet, d'une estimation très relative, car on n'a retrouvé que six cadavres qui aient pu être identifiés. Les six autres ne sont, à proprement parler, que des tronçons calcinés, sur lesquels il sera impossible de mettre des noms et ce n'est que par le chiffre des disparus qu'on pourra être véritablement fixé.
Enfin, il se peut qu'au dernier moment on découvre encore d'autres restes.
C'est donc sous les réserves que je viens de dire qu'il convient d'accepter comme définitif ce chiffre de douze morts.
Voici la liste funèbre :
- Mme Léontine Lelièvre, 43 ans, habitant Sablé.
- Mme Alice Lelièvre, 19 ans, 62 rue Balagny à Paris.
- M. Pierre Bigot, 45 ans, rue Doré à Sablé.
- Mlle Marie Bigot, 50 ans à Sablé.
- M. René Dugué 27 ans, rue Doré à Sablé.
- M. Marcel Boisseau, demeurant rue de la Forge-Royale à Paris.
- M. Joseph Blanchard, 15 ans, menuisier, rue Doré, à Sablé. Ce dernier voyageur, retiré blessé des décombres, a succombé hier matin.
Enfin, Mme Cordon, femme du docteur, identifiée hier dans l'après-midi, uniquement grâce à un busc de corset.
Débris calcinés retrouvés :
- Une colonne vertébrale et un bassin, probablement de femme.
- Un os iliaque avec muscle fessier adhérent.
- Un tronc complet avec la tête, probablement masculin.
- Un buste de femme.
- Une chaussure de jeune homme avec un pied.
Tous ces débris dont les vêtements sont presque complètement brûlés, seront très difficiles à identifier.
Les cadavres ont été transportés dans la salle des fêtes, où ils sont alignés sur des draps blancs, ayant à leurs pieds les diverses d'identification retrouvées sur eux. Les visages sont tuméfiés, horribles à voir. MM. Bigot et Boisseau, notamment, sont méconnaissables.
La noce tragique
Cinq des victimes sont originaires de Sablé. Ces pauvres gens revenaient d'une noce à Paris et avec eux se trouvaient les mariés, M. Lelièvre qui est blessé, et sa jeune femme, Alice Lelièvre, qui est au nombre des morts, faisant leur voyage de noces au pays natal.
Ils avaient pris, tout joyeux, au nombre de onze, le rapide de Paris et ils étaient montés dans deux compartiments d'une voiture, sans se douter, hélas ! que la plus terrible des morts allait abréger leur voyage.
"C'est atroce, nous disait ce matin, à l'hôpital de Courville, le frère de Joseph Blanchoin, le blessé qui a succombé ; nous étions partis onze de Paris et nous allons rentrer quatre !"
Que dire de plus ? Tout commentaire n'affaiblirait-il pas cette brève et émouvante constatation ?
Les blessés
Voici la liste des blessés, au nombre de quinze. Il est vrai que certains voyageurs atteints, dans l'affolement des premières minutes, ont disparu sans se faire connaître et qu'ici encore la liste est susceptible de s'allonger :
MM. :
- Le Docteur Cordon, des chemins de fer de l'Etat, demeurant aux Ponts-de-Cén fractures multiples.
- Victor Lelièvre, demeurant rue Balagny, à Paris, cuisse fracturée et blessure à un bras.
- Charles Level, habitant 132 avenue Victor Hugo à Paris, blessures à la tête.
- Gahéry, sous-chef d'équipe à Courville, épaule démise.
- Georges Lecène, 35 ans, demeurant Boulevard d'Ornano à Paris, fracture du bras gauche, contusions à la poitrine.
- Mlle Feuvier, 18 ans, domestique, rue Gambetta à Sablé, blessures à l'oeil gauche, contusions aux jambes.
- Dupin, 27 ans, demeurant rue Deroi à Sablé, état très grave.
- Toulon, rédacteur des postes, demeurant à Bois-Colombes, commotion nerveuse, est rentré à Paris par le train de secours 522.
- René Guibout, 8 Place des Vallées, à la Garenne-Bezons, blessures multiples.
- Georges Mathiot, architecte, demeurant 9 rue le Chatelier à Paris, contusions légères.
- Maurice Thomas, arbitre financier, demeurant 70 rue Julien Andreau au Mans, entorses.
- Raoul Henri, facteur enregistreur, demeurant 19 rue Villeneuve au Mans, contusions légères.
- Mme Aroul, commotion nerveuse.
- M. Edouard Beaufils, géomètre, demeurant Villa Draveil, entorse légère.
- Auguste Kraik, soldat au 115e d'infanterie, blessures à la jambe gauche.
Par miracle, le mécanicien et le chauffeur du train tamponné s'étaient tirés de l'accident sains et saufs.
Le mécanicien Boursier, du dépôt de Laval, qui conduisait le train 513, était resté sur sa machine et n'avait pas été atteint.
Scène navrante
Parmi les scènes navrantes qui se sont produites au moment de l'accident, la plus émouvante est celle qui s'est passée entre le docteur Cordon et sa femme.
Ils se trouvaient dans le wagon de première classe et n'avaient pas voulu se rendre dans le wagon-restaurant, dont aucun voyageur n'a été blessé.
Lorsque le choc se produisit, le docteur Cordon, fut précipité sous le wagon, tandis que sa femme restait dans le couloir.
Sous le choc, le wagon se dressait et le feu prenait aussitôt. Mme Cordon a péri dans les flammes et je viens de vous dire comment elle a été tardivement identifiée.
Malgré ses vives souffrances, le docteur Cordon prodigua ses encouragements à sa fille qui se désespérait de la disparition de sa mère.
Les époux Cordon avaient avec eux, au moment de l'accident, un sac en cuir renfermant 38000 francs de valeurs. Ce sac a disparu dans l'incendie
Les secours
Je vous ai indiqué hier comment les secours avaient été organisés en toute hâte, dès l'accident, mais il faut reconnaître que ni la gare, ni la petite localité de Courville n'étaient outillées pour cette besogne difficile et périlleuse. Néanmoins, chacun fit bravement son devoir et de nombreux habitants se dévouèrent. C'est le Docteur Cavalier, médecin-major du 31e d'artillerie, au Mans, qui a donné les premiers soins aux blessés.
Les travaux de sauvetage et de déblaiement ont été poursuivis toute la nuit et toute la journée d'hier.
Il fallut que de nombreuses équipes d'ouvriers vinssent renforcer les premières équipes qui avaient travaillé toute la nuit et une partie de la matinée au déblaiement. Elles avaient été aidées dans leur besogne par des détachements du 13e régiment de cuirassiers et du 102e d'infanterie.
Sous les ordres de M. Crimail, inspecteur principal, les ouvriers de la voie et les mécaniciens, travaillant sans relâche, purent enfin dégager l'enchevêtrement des énormes poutres de fer et des débris de toutes sortes qui avaient retardé le déblaiement.
Dans l'après-midi, l'administration de l'Ouest-état a fait venir des appareils de relevage, notamment une grue puissante de cinquante tonnes dont il n'existe que deux exemplaires en France et qui a été mise à sa disposition pour la Compagnie d'Orléans.
On a pu ainsi commencer à relever la locomotive du train tamponneur.
Les débris des wagons sont en partie enlevés des voies, mais les travaux étaient encore assez loin d'être terminés à la fin de la journée d'aujourd'hui
Une déclaration intéressante
En ce qui concerne les responsabilités, on a enregistré cet après-midi une déclaration intéressante, celle de M. Launay, facteur-chef à Courville.
Celui-ci est venu déclarer qu'il avait, au moment de l'accident, la direction des manoeuvres des trains et qu'il était chargé de l'horaire.
Il a ajouté que M. Raymond, chef de gare, s'occupait pendant ce temps de la distribution des billets pour le train 516.
M. Launay avait envoyé un homme d'équipe nommé Chailloux à 800 mètres de la gare, au lieudit Gravonnette, pour faire des signaux avec un feu rouge.
Il affirme qu'à 200 mètres plus loin, le signal avancé indiquait la voie occupée.
A Paris
Nous avons rendu visite aux parents de Mme Lelièvre. C'est le père de la victime qui nous a reçu. M. Poujouly, mécanicien à la compagnie générale des omnibus automobiles.
Le pauvre homme, accablé par la douleur, n'a pu que nous dire ce qui suit : Ma fille, Alice Poujouly, était née à Saint-Denis, elle n'était âgée que de 18 ans.
Samedi dernier, elle a épousé, à Paris, un mécanicien, M. Victor Lelièvre, qui habite rue Balagny, 62.
Hier, les deux jeunes mariés partaient gaiement pour faire leur voyage de noces. Ils se rendaient chez le père de mon gendre, à Sablé. Plusieurs parents les accompagnaient. C'est dans le courant de la nuit dernière que nous avons appris, ma femme et moi, que ma pauvre fille avait trouvé la mort dans un accident de chemin de fer et que mon gendre était blessé grièvement.
Ma femme est partie de matin pour Courville, afin de reconnaître le corps de notre fille.
Comme la douleur du pauvre père s'était ravivée à ces souvenirs, nous nous sommes retirés.
Chez une voyageuse du train 513
Parmi les voyageurs du train 513 se trouvait Mme Lapique, qui s'est tirée de l'accident avec des contusions et qui a pu regagner aussitôt Paris.
Nous avons trouvé Mme Aline Lapique dans le coquet appartement qu'elle occupe avec son mari, 72 rue Rochechouart, au deuxième étage.
La jeune femme, quoique n'ayant pas été atteinte de blessures sérieuses, nous reçoit la tête entourée de compresses.
Elle se plaint, en effet, de violentes douleurs à la tête, et souffre aussi du ventre et des reins. Rien d'étonnant à cela quand on pense que la voyageuse se trouvait dans un wagon qui fut en partie brisé par la collision.
"J'étais partie de la gare Montparnasse à 4 heures 40, nous dit Mme Lapique. Je me rendais à Angers auprès de mon père qui est mourant.
J'avais pris place dans un compartiment de troisième classe situé au milieu du wagon de tête. Deux hommes se trouvaient avec moi ; ils étaient assis sur la banquette qui me faisait face.
Soudain, peu après Chartres, mon chien qui dormait à côté de moi sur le coussin, fut lancé contre le plafond tandis que les glaces du wagon étaient réduites en miettes. Le couloir latéral de notre voiture venait d'être littéralement défoncé.
Nous nous précipitâmes vers les portières du côté opposé mais tous nos efforts pour les ouvrir furent vains, car les loquets avaient été faussés. Mes deux compagnons de route brisèrent alors les glaces du couloir qui étaient par un hasard incompréhensible restées entières, et parvinrent non sans peine à sortir et à me dégager. En quittant le wagon, j'aperçus un homme qui gisait sous le couloir éventré. Le malheureux avait le visage en sang, et paraissait gravement atteint.
J'ai perdu dans l'accident mon chien, ma fourrure, mon sac à main, contenant plusieurs bijoux de valeur, et enfin ma malle dans laquelle se trouvait tout le linge que je possède. J'avais en effet, l'intention de rester assez longtemps à Angers et j'avais emporté tout mon linge de corps."
Au moment où nous allons quitter la jeune femme, un éclat de verre est tombé de sa chevelure.
Et Mme Lapique nous expliqua que ses cheveux et ses vêtements avaient ainsi conservé de très nombreux souvenirs de son atroce voyage.
Ce que dit M. Moisson, ingénieur du mouvement
Nous avons pu, dans l'après-midi d'hier joindre M. Moisson, ingénieur en chef du mouvement du réseau de l'Etat. Avec son amabilité coutumière, M. Moisson, visiblement affecté, nous a dit :
"La situation dans laquelle je me trouve est très délicate. D'abord parce que je n'ai pu accompagner le ministre des Travaux publics sur les lieux de la catastrophe, et ensuite parce que je n'ai pas encore reçu les rapports de mes adjoints.
Mais cependant, je puis vous déclarer que, pour ce qui est des causes de la catastrophe, on peut dès à présent affirmer qu'il y a eu inobservation des règlements.
Je sortirais de mon rôle si je penchais d'un côté ou de l'autre. Est-ce la faute du mécanicien Boursier ? Est-ce celle du chef de gare de Courville ? je ne puis rien dire à ce sujet, je vous le répète, puisque je ne sais rien encore.
Cependant il est fort probable que le chef de gare de Courville, qui avait à faire manoeuvrer le train de marchandises 3238 - qui était en retard, je le veux bien, mais sur quel réseau n'y a-t-il pas de trains de marchandises en retard ?- ne l'a pas fait sans couvrir le train en manoeuvre par les signaux avancés.
Aussi, est-ce pour cela qu'on pourrait presque inférer que le chef de gare, qui a dû strictement observer les règlements, ne doit pas être rendu responsable.
Je ne puis pas dire non plus que le mécanicien soit fautif, puisque je ne l'ai pas entendu. Je crois que le mieux, en ce qui concerne la question des responsabilités, est d'attendre la fin complète de l'enquête
Le Petit Journal - 16/02/1911.
A la suite de cet article Le petit journal rappel les 30 derniers accidents des deux derniers mois
L’enquête judiciaire à Courville
(Dépêches de nos correspondants)
Courville, 16 février.
Les travaux de déblaiement qu’on a continués aujourd’hui avec activité ont été terminés de soir à six heures, et le service normal est maintenant rétabli sur les deux voies.
M. du Monceau, procureur de la République à Chartres, est venu hier soir, faire des constatations matérielles et s’assurer de l’endroit où se trouvent les signaux ; il a ensuite reçu la déposition de M. Launay, l’acteur-chef.
M. du Monceau est revenu aujourd’hui accompagné de M. Cornu, juge d’instruction. M. Fauconnier, secrétaire général de la préfecture, se tient en permanence à Courville.
D’après les constatations, le responsabilité du mécanicien du train tamponneur semble de plus en plus engagée et on se demande comment il a pu brûler les signaux sans les apercevoir.
L’état des blessés.
L’état des blessés est aussi satisfaisant que possible.
M. Chevallier Chantepie , que l’on croyait tout d’abord au nombre des victimes, vient de donner de ses nouvelles, il est en bonne santé.
M. Charles Leven, demeurant 82 avenue Victor Hugo à Paris, qui avait eu une artère coupée à la tête, est reparti pour Paris.
Parmi les restes informes retirés des décombres, M. le docteur Cordon a reconnu un lambeau de corset appartenant à sa femme et un fragment d’une oreille où se trouvait encore une boucle d’oreille ; ainsi donc une partie des débris calcinés doit être considérée comme étant les restes de Mme Cordon.
M. Chaboche, maire de Courville, adresse ses remerciements au corps médical de Chartres et de Courville aux pompiers et à la population qui ont prêté leur concours au sauvetage.
Aujourd’hui, a lieu, à Courville, la foire aux chevaux, qui est dans les circonstances ordinaires, l’occasion d’une fête. En raison de la catastrophe d’avant-hier, le maire a pris un arrêté supprimant les bals qui devaient avoir lieu dans la commune.
M. Maurice Thomas, arbitre financier, demeurant au Mans, l’un des blessés dans la catastrophe, avait jeté par la portière de son wagon une serviette contenant vingt-six mille francs. Comme on le transportait à l’hôtel, il fit sa déclaration au juge de paix.
Des recherches effectuées ont permis de retrouver la serviette ; les valeurs étaient à demi consumées.
Les travaux de réparation des voies continuent avec activité.
Un des blessés a succombé, les victimes non identifiées.
M. Victor Lelièvre, mari d’Alice Lelièvre, la malheureuse jeune femme tuée dans la collision avec plusieurs membres de sa famille, a succombé aujourd’hui à Chartres.
M. Chartier chef de dépôt à la gare d’Ecouflant, et sa femme, qui revenaient de chez leur gendre, M. Duchesne, demeurant rue de Vouillé à Paris, seraient parmi les victimes non identifiées de la catastrophe de Courville.
On a découvert aujourd’hui, vers trois heures, dans le ballast, un fragment de tête de fémur, un os de coude et un fragment d’un gros muscle
Les obsèques
Chartres, 16 février soir.
Les corps des malheureuses victimes ont été mis en bière cet après-midi ; le corps de M. Boisseau a été dirigé ce soir sur Paris.
La date des obsèques des victimes de la catastrophe de Courville vient d’être ainsi officiellement arrêtée : Un premier service particulier aura lieu demain vendredi, à 10 heures, à l’église de Courville, pour Mme Cordon, la femme du médecin des Ponts-de-Cé ; une cérémonie solennelle aura lieu le même jour à midi en la même église, pour les membres de la famille Lelièvre, avant le transport des corps à Sablé. Les autorités, les représentants du ministre et de l’administration et Mgr Bouquet l’évêque de Chartres, y assisteront.
A l’issue de la cérémonie religieuse, M. le Bourdon, préfet d’Eure-et-Loir, prendra la parole au nom du gouvernement.
Dimanche aura lieu un autre service funèbre pour les victimes non identifiées.
Le maire de Courville a fait part à ses administrés des funérailles solennelles et il invite ses concitoyens à y assister ; il exprime aux victimes et aux membres des familles éprouvées sa profonde et très respectueuse sympathie.
A Paris
Les obsèques du jeune Boisseau auront lieu aujourd’hui vendredi, à midi, à l’église Sainte-Marguerite. Le corps sera ensuite inhumé au cimetière de Pantin.
Après la cérémonie funèbre de Courville, le corps de la jeune mariée, Mme Lelièvre, sera ramené à Paris, où les obsèques auront lieu à l’église Saint-Michel des Batignolles. L’inhumation aura lieu au cimetière de Saint-Ouen (Parisien), dimanche, à deux heures.
La collision de Courville
Le déblaiement
L’enquête judiciaire continue.
Courville, 16 février soir.
Les travaux de déblaiement sont terminés. La locomotive du train tamponneur a été relevée et va être remisée sur une voie de garage.
En terminant des travaux de déblaiement, on a découvert une colonne vertébrale qui a été transportée au dépôt et qui doit appartenir à l’une des victimes déjà indiquées, car aucune nouvelle disparition n’a été signalée jusqu’à présent et on peut espérer que la liste déjà trop longue des victimes ne s’allongera pas.
Les travaux de déblaiement ont fait découvrir de nombreux objets qui ont été remis à M. Caverois, juge de paix, qui les conservera pour les montrer aux personnes qui pourraient signaler un parent ou un ami disparu. Les valeurs appartenant à M. Thomas n’ont été brûlées qu’en partie, mais les numéros sont encore visibles et on pourra les reconstituer.
Le procureur de la République, accompagné de son substitut et du juge d’instruction, a continué son enquête pendant toute la journée. Il semble ressortir de cette enquête que la gare de Courville avait pris toutes les précautions pour couvrir la voie pendant qu’on garait le train de marchandises.
Le petit Journal – 17/02/1911
La catastrophe de Courville
La journée des obsèques
Courville, 17 février
Il reste à l’hôpital trois blessés dont l’état s’est légèrement amélioré : ce sont Mlle Feuvier, de Sablé, M. Dugué, de Sablé ; M. Georges Lecène.
L’état du Docteur Cordon s’est également amélioré
On a identifié les corps de M. et de Mme Chartier, d’Ecouflant.
Ce matin on a identifié les restes de deux victimes. Ce sont ceux de M. Chartier, chef de dépôt à la gare d’Ecouflant, et de Mme Chartier.
Ils se trouvaient tous deux au moment de la catastrophe dans le même compartiment que le Docteur Cordon. La fille des époux Chartier est arrivée ce matin à Courville ; elle a pu reconnaître des morceaux de vêtements ayant appartenu à son père, et une boîte de pastilles que ce dernier portait sur lui et qui a été retrouvée presque intacte.
Un faire-part impressionnant
Voici le texte de la lettre de faire-part adressée à de nombreux habitants de Sablé par les familles des victimes de l’accident :
Les familles Lelièvre, Bigot, Blanchouin et Dugué
Ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’elles viennent d’éprouver en les personnes de
Madame Léontine Lelièvre née Bigot, décédée à l’âge de 43 ans
Mademoiselle Marie Bigot, décédée à l’âge de 51 ans
Monsieur Pierre Bigot, décédé à l’âge de 47 ans
Monsieur Joseph Blanchouin, décédé à l’âge de 15 ans
Monsieur René Dugué, décédé à l’âge de 27 ans
Victimes de la catastrophe de Courville le 14 février 1911.
La lettre se termine par l’indication du service qui aura lieu demain samedi à dix heures du matin, à l’église Notre-Dame de Sablé.
Sur cette lettre il manque les noms de M. Victor Lelièvre, le malheureux jeune marié qui a succombé jeudi, et celui de sa jeune femme, Alice Lelièvre, morte dans la catastrophe, dont les obsèques auront lieu à Paris.
Les obsèques des victimes.
Les obsèques des victimes ont eu lieu ce matin. Les réverbères sont allumés et voilés de crêpe. On a aménagé en chapelle ardente la salle des fêtes de Courville, dont la façade est tendue de draperies noires lamées d’argent. Un autel est dressé au fond de la salle.
Au milieu huit cercueils ont été disposés sur deux rangs. Des cierges ont été allumés à profusion.
Par le train de huit heures arrivent deux détachements du 13e régiment de cuirassiers et du 101e régiment d’infanterie en garnison à Chartres, qui formeront le service d’ordre.
A neuf heures est arrivée une délégation composée de hauts fonctionnaires et des représentants des divers services du réseau.
A 9 h 30 a lieu la levée du corps de Mme Cordon.
Le clergé ayant à sa tête l’abbé Auger, curé doyen, vient prendre la dépouille mortelle pour se diriger vers l’église de Courville où va avoir lieu un service intime.
Derrière le convoi suivent la fille et le gendre de Mme Cordon, quelques parents, une délégation du réseau, le maire de Courville et un certain nombre d’habitants.
Plusieurs couronnes ont été envoyées, parmi lesquelles on remarque celle de la ville de Courville et celle de l’administration de l’Ouest-Etat.
Le service est célébré par l’abbé Auger. Après l’absoute le corps est placé sur un corbillard et transporté à la gare pour être dirigé sur les Ponts-de-Cé.
Le cortège pour se rendre à la gare est obligé de passer devant l’hôtel où se trouve sur son lit de douleur le Docteur Cordon, mari de la défunte.
Pour les autres victimes, le cortège s’est formé à la salle mortuaire, où étaient déposés les cercueils, et la levée des corps a été faite par le curé de Courville.
Le cortège s’est formé dans l’ordre suivant : les sapeurs-pompiers, la musique, les sociétés locales, les enfants des écoles, le clergé, les corbillards encadrés par des troupes en armes, les familles.
Venaient ensuite : le préfet d’Eure-et-Loir, MM. Bresse, directeur du contrôle, représentant le ministre des Travaux publics, Fessard, sénateur, Maunoury et Lhopiteau, députés, les chefs des services départementaux, le maire et le conseil municipal de Courville, le lieutenant-colonel commandant d’armes à Chartres, une délégation d’officiers de la place de Chartres, etc.
Le cortège s’est rendu directement à l’église de Courville, merveille de sculpture sur bois du quinzième siècle, exécutée par les moines de Saint-Pierre.
La messe a été dite par le curé de Courville et l’absoute a été donnée par l’évêque de Chartres, qui a prononcé une courte allocution.
Au cours de la cérémonie religieuse, des artistes de l’Opéra se sont fait entendre.
Le cortège s’est ensuite rendu à la gare, où cinq discours ont été prononcés par le Préfet, au nom du gouvernement, par M. Bresse, au nom du ministre des Travaux publics, par M. Fessard, sénateur ; par M. Maunoury, député, et par le maire de Courville.
Le corps de M. Lelièvre, mort à l’hôpital de Courville, au lieu d’être transporté à Sablé, sera transporté à Paris et inhumé avec celui de sa femme.
Le petit journal 18/02/1911
A la suite de cet accident la direction de l’Ouest-Etat est changée
Les victimes de Courville
Obsèques à Parcé et à Sablé
Dépêche de notre correspondant.
Le Mans, 18 février.
Le petit Journal publiait ce matin l’impressionnant faire-part adressé par les familles Lelièvre, Bigot, Blanchouin et Dugué pour annoncer les obsèques des victimes de Courville.
Ces obsèques ont eu lieu ce matin à Parcé et à Sablé.
M. René Dugué a été inhumé à Parcé, petite commune voisine de Sablé ; Mme Léontine Lelièvre, née Bigot, Mlle Marie Bigot, M. Pierre Bigot et M. Joseph Blanchouin ont été enterrés côte à côte au cimetière de Sablé, dans une concession acquise par l’Ouest-Etat et où un monument sera élevé aux frais de l’administration.
Une salle, à la gare de Sablé, avait été transformée en chapelle ardente, où étaient exposés les cercueils contenant les restes des malheureuses victimes.
A dix heures le cortège s’est formé ; toute la population de Sablé était présente, ayant à sa tête, M. Coutard, maire, ses adjoints et son conseil municipal ; M. Laroche, député de l’arrondissement et M. Powert, sous-préfet de La Flèche ; les enfants de toutes les écoles et les élèves du collège de Sablé, formaient la haie avec les pompiers.
La ville de Sablé ne possédant pas de corbillards en nombre suffisant, on avait dû réquisitionner le matériel de La Flèche ; de la gare à l’église Notre-Dame, sur le parcours d’un kilomètre, une foule énorme et émue a assisté au funèbre défilé des quatre corbillards ; chargés de couronnes et de fleurs. Un service de première classe a été célébré à l’église Notre-Dame, puis le cortège s’est rendu au cimetière, où, au bord de la fosse, où les quatre cercueils allaient être descendus, plusieurs discours ont été prononcés.
M. Coutard, maire de Sablé, a envoyé au nom de toute la population, un dernier adieu aux malheureuses victimes, surprises par la mort horrible au moment où elles revenaient joyeusement de la noce de M. Victor Lelièvre.
Les obsèques à Paris
Les obsèques de M. et Mme Chartier qui ont péri victimes du chemin de fer de Courville, auront lieu demain lundi. La levée des corps sera faite à deux heures à la gare Montparnasse.
Les doubles obsèques de M. et Mme Lelièvre auront lieu aujourd’hui, à deux heures, à l’église Saint-Michel des Batignolles. Les corps quitteront la maison mortuaire, 3 rue Lacroix, à une heure trois quarts.
Le petit journal 19/02/1911
Saisie : Christiane BIDAULT
Dernière modification : 14 Mars 2012