Histoire des communes - Fiche personnalité

Personnalité

  • Emilien zéphyre VAVASSEUR

  • Naissance : 1859

  • Décès : 1924

  • Profession : Prêtre

  • 4 activités


Emilien zéphyre VAVASSEUR

GRÉEZ-SUR-ROC VU PAR SON CURÉ AU TOUT DÉBUT DU XXème SIÈCLE

Le curé Vavasseur, qui est le premier à avoir écrit une histoire de Gréez , nous a permis de remonter l’histoire de notre village, abordée sous l’aspect religieux, redonnant une vie à toute une partie du patrimoine qui est le nôtre. De ce travail, nous nous sommes largement inspirés pour alimenter notre monographie et les divers articles qui ont été publiés. C’est un hommage bien mérité que nous lui rendons ici en publiant sa biographie, que j’ai retrouvée au hasard de mes recherches, lui qui ne figurait pas encore au tableau des personnalités de Gréez.

Le curé Vavasseur au nom d’Emilien Zéphire est né à Gesnes le Gandelin 72, le 29 mars 1859 d' Emilien René marié avec Ragot Rosalie.

« L’an 1859 le trente du mois de mars sur les????? du matin, devant nous Louis Mourillon maire et officier d’état civil de la commune de Gènes le Gandelin, canton de Saint-Paterne, arrondissement de Mamers, département de la Sarthe, est comparu le sieur Emilien René Vavasseur menuisier âgé de trente et un ans, domicilié dans cette commune, nous a déclaré que ce jourd’hui vingt-neuf mars, présent mois, que Rosalie Ragot, son épouse, âgée de trente-trois ans; les époux ont contracté mariage à la mairie de Moulin le Carbonnel le quatre octobre 1853, est accouchée dans la maison située au village de la Grouas dépendant de cette commune, sur les sept heures du matin du sexe masculin qu’il nous a présenté au quel il a dit vouloir donner les prénoms de Emilien Zéphire, les dites déclarations et présentations faites en présence de Zéphire Vavasseur, tisserand, âgé de vingt-six ans, oncle de l’enfant et de Jean Vavasseur, cultivateur, âgé de cinquante-sept ans, grand père de l’enfant, tous les deux domiciliés dans cette commune. En foi de quoi nous avons rédigé le présent acte que nous avons écrit sur les deux registres au destiné que les déclarants et témoins ont signé avec nous après lecture à eux par nous faites ».

Grâce à une publication de la Province du Maine de l’année 2011, j’ai pu retrouver ce qu’avait été son parcours.
La société historique de le Province du Maine édite, depuis 1893, une revue nommée « la Province du Maine ». M. Jean jousse, y a publié, il y a une quinzaine d ’années, des articles concernant la commune de Gréez. Il a compulsé beaucoup d’archives diverses. Il connaissait le « brulôt » de l’Abbé Vavasseur. La revue citée plus haut vient de le publier. Alors, faut-il être plus royaliste que le roi ? Les Gréezois sont intelligents et ouverts au monde depuis 100 ans !

Voilà donc ce qu’avait écrit M. Jousse en présentant l’enquête de l’Abbé Vavasseur
Il avait été ordonné prêtre le 07 juin 1884, et nommé vicaire à Clermont Créans le 9 juillet 1884, puis à Mont saint Jean le 29 janvier 1887. Il arrive curé à Gréez sur Roc le 28 mai 1893 jusqu’au 16 juin 1906. De là, il part à Pontvallain, nommé curé Doyen où il est décédé le 14 février 1924.

Avertissement au lecteur :

Notre historien nous a laissé un autre travail, d’ordre plutôt sociologique dirait-on aujourd’hui. Cet écrit, à usage interne, n’avait pas été publié à l’époque et en le lisant vous en comprendrez vite les raisons. « Cette esquisse » d’une paroisse rurale est à remettre dans le contexte politique de l’époque parce qu’en effet, ce travail répondait à l’évêque, Monseigneur de Bonfils, qui avait adressé aux prêtres un document d’au moins 350 questions pour faire un état des lieux de la situation matérielle, morale et religieuse de son diocèse. La séparation de l’Eglise et de l’Etat était toute proche… Gréez comptait une population ouvrière importante avec ses sabotiers, un maire proche des radicaux… C’est donc dans ce contexte qu’a été rédigé ce qui suit.

Esquisse d’une paroisse rurale dans le Haut- Maine au XXème siècle : Gréez-sur-Roc par Emilien Zéphire Vavasseur curé de Gréez sur Roc

Nous venons de terminer l’inventaire général et détaillé de la paroisse. Nous en avions autrefois publié l’histoire ; mais une population n’apparaît pas entièrement dans ce qu’on peut connaître de son développement ou politique. Une étude plus sévère nous révèle ailleurs que dans ces conditions extérieures et matérielles, les racines de son véritable caractère. L’on a touché ni l’esprit, ni l’âme d’un peuple, parce qu’on l’a suivi dans sa marche à travers le temps. Il faut le suivre plus avant, interroger sa pensée mère, analyser sa vie intime et remuer jusqu’à ses fibres délicates qui d’ordinaire le font tressaillir non plus seulement au contact des choses de la terre, mais du Ciel.
Si arrivé à cette profondeur, on a la joie de trouver comme principe de fécondité et comme source de vie, l’idée et le sentiment du divin, on peut se dire que son étude est suffisante, qu’elle est complète, puisqu’on a devant soi pleine de sève, de chaleur et de vie l’âme toute entière qu’on avait cherchée. Nous avons trouvé cette âme…. Avons-nous eu cette joie ? Peut-être le divin s’était-il quelque peu voilé…
Cependant nous serons sans préjugé. Puisque la passion est mauvaise conseillère, nous nous en détournerons n’ayant en vue que le vrai et le bien.
La population de la petite paroisse dont nous voulons parler nous apparaît depuis longtemps retranchée en deux camps absolument opposés : la Campagne et le Bourg ou mieux l’agriculteur et l’ouvrier. Cette divergence nous indique suffisamment l’ordre naturel de notre étude.

La Campagne….

Rusé et défiant, l’habitant de la campagne ici nous rappelle sur plus d’un point le caractère normand dont il est voisin. Comme les diverses races, il ne saurait se soustraire à l’influence du pays qu’il habite et il possède généralement les qualités et les défauts du climat où il est né. Il n’a ni le sang-froid, ni la lenteur de l’homme du Nord, ni la pétulance et la franchise du méridional. Ondulé dans ses paroles, il est habile à voiler sa pensée. Tenace dans ses sentiments, il n’en paraît pas moins accepter les idées d’autrui. Croyez bien qu’il n’en veut à aucun prix. Pour lui, la parole donnée peut devenir un moyen; prenez garde qu’elle ne soit pas toujours une garantie. Simple dans ses goûts, et frugal dans sa vie, il sait se contenter de peu. Il aimerait le plaisir si, avant tout, il ne préférait l’argent. Cet amour du pécule qui lui lie les mains et remplit son âme, lui ferme le cœur, et étouffe en lui tout sentiment réellement grand et généreux.
Après cela, croyez-le; vous rencontrerez ici ce qu’on rencontre généralement dans l’ouest. Laborieux et économe, le cultivateur travaille sans relâche. Honnête par instinct, il est bon par tempérament. Il aime sa famille, et travaille pour sa famille. Après avoir pendant longtemps mêlé ses sueurs à la terre qu’il a rendue féconde, il est heureux si parvenu jusqu’aux limites de l’extrême vieillesse, il peut, en s’endormant du long sommeil, remettre aux descendants dans lesquels il se verra revivre, ce noyau qu’il a acquis, cette motte de terre si longtemps objet de ses labeurs et de ses souffrances.
Malheureusement pour un trop grand nombre toutes les aspirations aboutissent à ce but. Placé au centre des choses créées cet honnête homme, ce travailleur oublie aujourd’hui trop facilement que si, par son corps, il appartient au monde de la nature, il appartient par son âme au monde des esprits, que s’il a la terre pour passage il a Dieu pour fin. Depuis vingt ans surtout la lutte du bien et du mal a pris chez nous un caractère de profondeur effrayant. Dieu sans disparaître totalement du milieu de nos populations y a rencontré des ennemis conjurés contre lui. Cette guerre à Dieu fait craindre les bons et encourage les méchants et parce que le paysan regardera toujours de quel côté souffle la loi, ayant compris que la loi soufflait à l’incrédulité, il abandonne peu à peu ses pratiques religieuses et s’éloigne du temple. Cette cause explique à elle seule plus de défections que n’en saurait expliquer, dans cette paroisse aux parties excentriques, l’éloignement pour un bon nombre de l’église paroissiale.
L’habitant de la campagne subit donc ce que j’appellerai la tyrannie de l’opinion. Il est étrange de voir jusqu’à quel point deux ou trois tyranneaux, plâtrés d’ignorance et imbus d’idées révolutionnaires, intimident une masse d’honnêtes gens.
Le campagnard est un terrorisé ! Il s’imagine qu’en faisant montre de ses croyances, qu’en venant à l’église, il trouvera sur la place ou dans les rues du village quelques jacobins en sabots. Il se dit que pour demeurer chrétien, il lui faudra affronter le sourire d’un loustic ou l’ironie d’un sarcasme et cette crainte du rire, cette peur de la raillerie, cette tyrannie de l’opinion l’arrête et le paralyse. Donc suggestionnés par la crainte et arrêtés par le respect humain, en sont arrivés à rougir d’un Evangile que pourtant ils aiment au fond du cœur. Ils regardent Dieu comme un maître compromettant, et ils abordent l’église, comme on aborderait un mauvais lieu; ils ont honte de leur foi!…
Ils ne savent pas comprendre que l’honneur d’être fidèle croît en proportion du petit nombre de ceux qui veulent y rester, que le plus ignoble n’est pas celui qui se moque de ce qu’il n’adore pas, mais qui rougit de ce qu’il adore.
Ce spectacle nous a maintes fois contristés. Faites un appel chaleureux à la foi, au cœur des plus valeureux; souvent ils ne nous répondront que par l’envoi du délégué féminin qui vit à leurs côtés!..
Heureusement au milieu de ses esclaves, il y a des libres sur lesquels les lâchetés du respect humain n’ont pas de prise. Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, ils veulent avoir le droit de croire en Dieu et de lui rendre les hommages extérieurs qui lui sont dus. Ils sont ici une centaine qui, aux jours des grandes solennités se retrouveront d’autant plus fidèles qu’ils se sentent plus nombreux.
Ils sont donc le petit nombre. Il est à craindre que dans quelques années, leurs fils oubliant leurs exemples abandonnent eux aussi le drapeau de leurs pères.
Cette constatation est triste et assombrit l’avenir; mais enfin il faut l’avouer, aujourd’hui la désertion des jeunes est complète. Aussi le crève-cœur du prêtre est-il de se dépenser, d’enseigner, de convaincre des enfants ou des jeunes gens qui aujourd’hui l’écoutent avec plaisir et qui demain déformés au foyer domestique, n’auront plus soucis de ce qu’ils avaient entendu et compris, de ce qu’ils avaient juré d’observer jusqu’à leur dernier soupir.
Chaque année nous rapporte avec elle ce spectacle pénible. Nous avons vu des enfants de douze, treize, quatorze ans dont l’intelligence vive, le cœur bien né entretenaient chez nous les meilleures espérances; hélas ! Une année ne s’était pas écoulée à l’ouvroir, à l’atelier ou même au sein de la famille que tout avait disparu !….
Combien même qui parmi les plus jeunes n’ont plus comme leurs devanciers, pour tout culte extérieur que l’assistance à la messe trois ou quatre fois répétée dans un an. Pour le grand nombre le culte extérieur a même totalement disparu.
Mais si cette situation est devenue celle de la campagne, que ne dirons-nous pas de la partie excentrique de cette paroisse désignée sous le nom de «Chemins Verts»?

Les Chemins Verts.

Disséminés à travers bois ou courbés sous le hoyau à l’aide duquel ils cultivent le lopin de terre qu’ils ont acquis, ou reçu des leurs, les habitants de cette contrée n’ont plus rien de la vie sociale, si ce n’est un baptême, un mariage, ou une sépulture; on ne les verra qu’au jour de scrutin.
Alors, ils apparaissent par groupes. Chacun les regarde sans les reconnaître. D’où viennent-ils ? Où habitent-ils ? On le devine, mais nul ne le sait précisément. Cependant, à leur regard étonné, à leur chevelure négligée, à leur barbe sans culture, à leur costume serré, à la façon dont ils posent le pied et appuient de l’épaule, on se dit: «Voilà les Bois»!
On désigne sous le nom de «Chemins Verts» tout un territoire s’étendant sur les paroisses de Soizé, Chapelle-Guillaume, Saint-Ulphace et Gréez-sur-Roc. Ils sont, à la population centrale, ce que les bandes nomades, sorties du désert, sont aux Arabes d’Alger.
Aussi bien ils n’ont plus guère, comme ces derniers, que la vie du corps. Et, parce que leur âme s’est affaissée, parce qu’elle n’a plus rien qui l’élève au-dessus de ce sol qu’ils retournent quotidiennement de leur bêche infatigable, les sens prennent le dessus, et les passions l’emportent. Comme le barbare, ils vivent du sang et non de la pensée. Chassée du cœur de l’homme la foi avait su se réfugier dans l’âme délicate de la femme. Là, elle ne rencontre plus d’abri nulle part. L’indifférence ou l’irréligion a tout gangrené sans même épargner le cœur de l’enfant.
Si la pensée de Dieu leur revient encore de temps à autre, c’est qu’ils ont à redouter un malheur à la maison ou à ….l’étable.. Alors n’ayant plus devant eux que des débris de vérité, des traditions flottantes, on les voit mêler l’or au plomb, la Religion à la superstition. Le penserait-on ? Ces gens qui ne croient plus, qui ne prient plus, qui rougiraient de faire acte de chrétien, se font volontiers les hauteurs des pratiques les plus bizarres, des plus absurdes observances.
Ils s’en iront au loin, s’imposeront les «Voyèges» les plus fatigants, les jeûnes les plus pénibles et aborderont sans crainte le sanctuaire de leur choix. Là on les verra dix fois s’il le faut s’incliner sous l’étole du prêtre, baiser la muraille, compter les Pater et suspendre enfin à quelque fiche le fil ou le ruban qui apportera le remède….
Tant il est vrai que plus les eaux évangéliques baissent chez un peuple, plus la fange du paganisme et de la barbarie remonte à la surface. Parce que le besoin de Dieu se fera éternellement sentir et se révélera à l’esprit et au cœur de l’humanité, l’humanité n’échappera point à son influence et lorsque tombée dans les ténèbres de l’oubli, elle ne verra plus Dieu assez clairement pour le servir avec fidélité, elle ne pourra s’empêcher de lui apporter les restes d’un culte mutilé.
Etonnez-vous donc après cela, si les mœurs de ces pauvres serfs sont en rapport proportionnel avec leur religion ! Il y a à ce sujet des misères particulièrement profondes et lamentables. L’alcool, comme la luxure y sont à l’ordre du jour. La débauche a rencontré dans cette brousse des sectateurs sans vergogne et les annales se sont trop souvent enrichies des forfaits et des crimes de cette insalubre région !
L’enfance pour laquelle les païens eux-mêmes avaient réclamé les plus grands égards n’y est pas respectée. C’est en vain que les charmes des jeunes années s’unissent à la voix du sang, pour obtenir des parents les attentions d’un cœur compatissant. Les pauvres petits ne sont pas entendus ! et nous avons vu de ces pauvres faibles êtres nous venir avec onze années d’ignorance religieuse et vingt ans de vice ! En vérité; on dirait que ces brutes ont fouillé pour le retenir les doctrines de l’antiquité païenne, qu’ils ont lu la loi des douze tables, la République ou la Politique ou Platon et Aristote, au nom de la sagesse antique, conseillent l’avortement et l’infanticide comme des mesures de bien public. Après cela inutile d’ajouter que ces mères n’ont plus rien de la morale et du culte catholique. Peut-être une demi-douzaine ont elles gardé souvenir de leurs devoirs.

Le Bourg.

Population ouvrière.

Opposé de plus d’une façon à l’habitant de la campagne, l’habitant du bourg est alerte, léger et rieur. Il aime le plaisir pour lui-même et, de temps à autre, le préfère à l’argent. Il ne manque pas d’une certaine générosité et sait parfois se parer d’une magnificence même au-dessus de sa situation. Il a, sur celui qu’il appelle dédaigneusement «le paysan», l’incontestable supériorité de mieux tenir sa parole et de cacher son jeu. Braillard à l’atelier, vous jureriez à l’entendre devant les camarades qu’il va tout affronter. Voyez-le à la maison et vous reconnaitrez aussitôt que cet enthousiasme de coulisse n’était point pour la scène et qu’à peine le rideau levé, ce lion rugissant n’est plus qu’un timide mouton. Disons toutefois que cet air sinistre, qui, trop souvent, dénote l’ouvrier d’usine dont l’absence de col et la chemise ouverte augmentent encore la sauvagerie, vous ne le rencontrerez chez aucun.
Travailleur infatigable, l’artisan apporte à la tâche quotidienne tout son cœur et toutes ses forces. Acquérir un jour la maison où il habite et le jardin qui l’entoure, telle est son ambition. Sans doute à côté de ces économes, de ces pionniers du travail qui forment la majorité ouvrière de l’agglomération, il s’en trouve aussi pour lesquels l’avenir ne semble beaucoup moins précieux que le présent.
Vivre au jour le jour, dépenser dans la table ou le costume le prix de la semaine ou du mois, telle est, pour ceux-là, la coutume ordinaire.

Les femmes

Car ne l’oublions pas, le luxe a tout envahi, tout gagné: le campagnard comme le citadin, la fille de l’ouvrier comme celle du marquis. La démarcation serait, du reste, difficile à établir. Ne voyons-nous pas chaque jour des ouvrières à douze sous qui ne le cèdent en rien aux demoiselles des familles les plus aristocratiques…
Chaque saison voit se modifier pour la plus grande joie des caricaturistes la silhouette féminine. Jamais les faiseurs de mode ne travaillèrent avec plus d’ardeur à contrefaire la forme et la tournure humaine. Après s’être habillée, dit Alexandre Dumas, «tantôt comme des sonnettes, et tantôt comme des parapluies», les Parisiennes du Louvre ou du Bon-Marché ont réussi, grâce à la diffusion de leurs catalogues, à faire adopter leur masque jusque dans les plus petits villages de France. Aussi, à Gréez-sur-Roc, nos ouvrières nous apparaissent-elles, les jours de fête, comme des pyramides chez lesquelles un paquet d’étoffes plus ou moins tourmenté sert de piédestal à quelques plumes arrachées on ne sait trop à quel endroit du volatile.
Bref, l’accoutrement de la fille de campagne, grotesque en lui-même, le devient bien plus encore si on remarque la gaucherie qu’il recouvre. Plus que jamais se vérifie la parole que mademoiselle de l’Espinasse faisait entendre au XVIIIème siècle: «une femme serait au désespoir, si la nature l’avait faite telle que la mode l’arrange».
Le luxe moderne produit chez nous un enivrement, un vertige dont souffrent à la fois la justice et la morale. Que ne ferait pas la fille de l’artisan pour se procurer le dernier article de la suprême élégance ? Nous avons ici particulièrement cent exemples de ces pauvres enfants qui se feraient mourir pour une toilette du dernier cri.

Les Beaucerons

Ce n’est point un fait isolé dans ce bourg populeux que celui qui se renouvelle chaque année, au retour de la moisson. Des «Compagnies» entières: hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles quittent le pays et émigrent vers les plaines de Beauce.
A Gréez, les «beaucerons» sont particulièrement nombreux et nous n’avons pas été peu surpris, en voyant ainsi enrégimentées de jeunes personnes de seize à vingt ans dont les familles sont pourtant à l’aise! Quel est donc le motif d’une telle migration ?

(Compagnies: on appelle ainsi des groupements de quatre, cinq, huit personnes travaillant sur la conduite d’un individu avec qui traite un fermier ou propriétaire et qu’on appelle: le« Capitaine»)

Le labeur sera terrible ! Après avoir durant douze longues heures, supporté les rayons d’un soleil de plomb, s’être broyé les muscles à une besogne inaccoutumée, avoir enduré la soif et éprouvé tous les énervements, on aura pour reposer ses membres qu’une bergerie à l’odeur pestilentielle et pour couche un grabat formé de bottes de paille.
Qu’importe, puisque dans trois semaines on aura gagné sa toilette !! Il est vrai que pendant ce temps les pauvrettes auront perdu candeur et santé, mais elles auront gagné une jupe; leur tête aura été enfiévrée sous les coups d’un soleil de feu, mais elles pourront ajouter deux plumes à la volière qui l’écrase; leur teint se sera terni et basané, mais elles auront rafraîchi leur corsage et enrubanné leurs épaules. En vérité, il est étrange de voir jusqu’à quel point ces pauvres filles travaillent à se ridiculiser de nos jours.
Evidemment cette promiscuité, cette émancipation à rebours n’a pas peu contribué à démoraliser la femme et à la rendre ce que nous la retrouvons trop souvent ici: indifférente ou sceptique.
Ce luxe qui appauvrit les familles est encore celui qui les déprave et en tarit la source. L’ouvrier qui s’est fait une situation, qui a pu amasser quelque bien-être et dont la fille vise à l’élégance, rêve pour elle une fortune encore supérieure à la sienne. Comme il en connaît les charges, il se dit que les multiplier serait les diviser et sûrement en amoindrir l’héritage. Alors il devient parcimonieux dans la multiplication de sa race et dit à la vie: tu viendras jusqu’ici, tu n’iras pas plus loin.
De cette façon la famille limitée dans ses membres se composera d’une idole et deux adorateurs !…
A Gréez, les familles qui ne comptent plus qu’un enfant sont nombreuses, ceux qui en comptent deux le sont moins et les privilégiés qui vont jusqu’à trois ou quatre sont des exceptions.
Et vous croyez que Dieu laissera tomber sa bénédiction sur ces familles tronquées ?.. Cela ne se peut pas…. Contre les destructeurs de la vie Dieu prépare d’horribles châtiments. Il les laisse jouir, puis quand le cœur est bien pris, quand ils se sont attachés, comme le lierre au mur qu’il soutient, à l’unique objet de leur amour, au seul être après la naissance duquel ils avaient dit: «c’est assez», l’implacable ennemie qui le guettait au passage, la sombre messagère, la Mort vient à l’improviste et comme un vautour, dévore le cœur du pauvre petit! Et alors c’est l’heure de la vengeance, et alors c’est l’heure de Dieu et il dit que ses enfants périssent et qu’en une génération son nom soit éffacé.
Et à ce foyer dépeuplé par la justice divine, il n’y a plus que des larmes, des gémissements, peut-être des reproches. Et au lieu de ces ébats d’enfant, au lieu de ces sourires angéliques qui réjouissaient le foyer domestique et l’illuminaient d’autant de leurs rayons qu’ils étaient plus nombreux, c’est l’ombre, c’est le deuil, c’est le silence de deux cœurs brisés!…
L’unique héritière pour laquelle on avait rêvé la fortune a disparu et la couronne funéraire a dévancé celle de l’hyménée.
Nulle part, comme dans cette petite paroisse l’exemple ne nous était apparu si réel, et le châtiment si terrible.

Les sabotiers.

Sauf quelques ménages formés de gens paisibles, de fermiers retirés ou de quelques personnes vivant dans le veuvage ou le célibat, la grande majorité de la population se compose d’ouvriers et d’artisans de toutes sortes.
L’industrie du sabot occupe le plus grand nombre des ouvriers du bourg. Sept maîtres sont ici, et occupent chacun 4, 6, 8 et 10 ouvriers. C’est la plaie. Avec nos mœurs publiques et nos tendances actuelles, l’atelier est fatalement devenu un foyer politique et, parfois, un lieu de corruption. L’impur Rabelais, qui a fait de ses œuvres le cloaque de tout ce qu’il y eut d’immondices chez nos pères, serait aujourd’hui un débauché salubre en comparaison de tous ces pourris dont la plèbe ouvrière va fouiller la prose et puiser la morale. La boutique du sabotier n’est plus seulement un lieu de travail, c’est un cabinet de lecture. Il demeure entendu que chaque matin, un pauvre illettré épèlera à son tour les articles nauséabonds dans lesquels un littérateur à la mode aura écrit des traités justifiant l’adultère et écrasant la vertu. Les philosophes en sabots se délecteront en creusant leurs bois et en remuant cette boue. Mais si l’opérateur obscène qui connaît les passions populaires et s’amuse à les mettre en jeu a pris soin d’écrire un article plus pathétique en faveur du pauvre peuple, si avec une verve qui agrémente le blasphème et qu’aiguise la haine, il a bien blackboulé la «prêtraille», sali la religion, bafoué l’Armée, et crié sus aux propriétaires, si pour tout résumer il a poussé un vivat plus chaleureux à la République, alors c’est un tonnerre d’applaudissements que, peut-être, iront arroser des larmes idiotes.
Cet esprit-là, vous le retrouverez chez tous. C’est l’esprit propre à la boutique, c’est l’esprit de corps. Quel est le résultat de ces impudiques extravagances ? C’est d’abord de démontrer que ces politiques du journal à un sou, que ces patrons, ces ouvriers, n’ont plus ni foi, ni mœurs, ni fidélité, ni honneur puisqu’ils tournent tout cela en dérision.
Moquez-vous d’une doctrine, tournez en ridicule une pratique, vous montrez évidemment que vous êtes affranchis. Tel est le cas de tous ces pauvres dupes dont nous venons de parler. Ils justifient à la lettre cette parole des Saints-livres: «Ils sont ignobles ceux qui me méprisent».
Et maintenant, qu’on aille donc rappeler à leurs devoirs ces lettrés du sabot, ces académiciens de boutique, ces esclaves de la stupidité.
L’Eglise leur est devenue une étrangère dont il faut se défier et que du reste ils ont abandonnée depuis longtemps. Si de temps à autre une cérémonie funèbre ou quelque mariage les y ramène, plus jamais on ne les verra, même aux grands jours de fêtes qui d’habitude réunissent toute une population. Il semble qu’ils s’en soient fait comme un titre de gloire, comme un point d’honneur. Notons en passant que les plus sectaires sont aussi les plus parfaitement corrompus.
La femme entourée de toutes ces prétentions, nourrie de toutes ces idées, n’a pu échapper entièrement à la contagion du milieu d’où s’exhalent ces miasmes pestilentiels. L’éducation chrétienne qu’elle avait reçue dans sa jeunesse n’a pu toujours la protéger et trop souvent, elle est plus encore la complice volontaire que la victime malheureuse des méfaits qu’on reproche à son mari. Ici le nombre de femmes qui n’ont plus souci de leurs devoirs religieux égale, s’il ne surpasse, le nombre de celles qui veulent demeurer chrétiennes.
Une plaie sanglante et meurtrière c’est la lecture des journaux et des romans de perdition. Le roman! Quelques-unes s’y sont adonnées avec un véritable engouement. Les malheureuses! Elles n’ont pas senti que du coup s’étaient énervés tous les ressorts de leur âme, qu’en elles s’était souillé tout ce que Dieu y avait fait de noble et d’immaculé. Leur intérieur leur est devenu odieux, leurs devoirs de mères insupportables et, plaçant ailleurs que dans le sourire de leurs enfants, la tendresse et la séduction de leur cœur, ces liseuses amantes du plaisir, n’ont plus rêvé qu’aux tourbillons des fêtes échevelées et de distractions malsaines, dont on s’applique à notre époque à multiplier la scène. D’autres se sont prises au sérieux et ont pensé que se poser en esprit fort pouvait être de bon ton.
Ignorantes à plaisir, elles ont pris à la lettre les hallucinations des corrompus dont elles buvaient la prose. Elles étaient ridicules, elles sont devenues impertinentes. Pensez donc, ne peut-elle pas maintenant se prononcer sur le dogme, le culte, Dieu, l’âme, l’éternité, n’a-t-elle pas le droit de résoudre tous les problèmes de la pensée humaine, cette grasse villageoise dont le mari ceint l’écharpe municipale et s’éclaire à la ….lanterne? En vérité l’ouvrière, galochière ou autre qui vise à l’esprit n’est plus seulement impertinente, elle est odieuse… Elle qui ne sait rien juge de tout, elle qui n’a pas étudié une page d’histoire ou de religion prononce sur l’histoire et la religion des jugements sans appel.
Il est vrai que si ce type est le plus laid, il n’est pas ici le plus nombreux. Tout au plus peut-on compter dans ce bourg une demi-douzaine de ces docteurs qui, en guise de toge, ne sauraient guère se draper que dans un jupon !
Un autre fléau dont les ravages sont également désastreux chez un certain nombre, et plus spécialement chez la femme: c’est l’alcool !.. Oh! Cette fois elles sont nombreuses dans la petite paroisse les malheureuses qui se sont abandonnées au goût des essences mortelles.
Les vins de Falerne ou d’Ibérie donneraient des nausées à ces romaines dégénérées. Il leur faut un liquide plus corrosif, un acide plus piquant, un cordial qui leur chatouille le gosier plus efficacement que ne pouvait le faire autrefois l’esclave du maître avec sa plume de perdrix !
Elles sont ici et nous ne parlons que des professionnelles, une quarantaine qui se remplissent sans relâche et arrivent, on le devine, au dernier échelon de la dernière ignominie. Voilà dans sa désolante vérité ce qu’est aujourd’hui cette population ou les plus hardis sont devenus les plus puissants où ce qui est le moins digne d’estime, semble le plus digne d’honneur.
Population universellement agricole, elle s’est laissée subjuguer par l’esprit ouvrier. Aussi a-t-on pu voir comme hélas! Dans les plus hautes sphères, une minorité imposer impérieusement ses volontés à toute une masse d’honnêtes gens qui n’ont plus même conscience de leur liberté. Il est vrai que l’ouvrier du bourg a trouvé dans le bûcheron des Chemins Verts un important appui à ses dessins.
Grâce à cette connivence, l’atelier l’emporte. Pour avoir donc un moment prêté le flan au fer de l’ennemi, pour avoir accepté bénévolement les reproches d’obscurantisme et de recul dont on l’accablait, l’honnête cultivateur, le chrétien campagnard n’est plus qu’un bafoué.
Lui, l’honnête citoyen, le bon père de famille est devenu timide. Il n’ose plus se poser en face des mécréants, comme si la cause qu’il soutient, le drapeau qu’il défend n’avait pas suscité tous les héroïsmes, engendré tous les talents, produit partout le génie.
Qu’ils nous la montrent donc eux, les ignares du sabot, cette église laïque fondée par leurs vertus, soutenue de leurs deniers, arrosée du sang de leurs martyrs et embellie par la chasteté de leur vierge!…
Oui ! En dépit de leur haine, tout ce dont le monde s’honore, tout ce dont il est fier, toutes ces clameurs de Liberté, d’Egalité, de Fraternité qu’il jette aux quatre coins du ciel, oui, encore une fois tout cela est parti de l’Evangile.
Ingrats ! Ils reposent à l’ombre du grand arbre, ils se nourrissent de ses fruits, s’abreuvent de sa liqueur, jouissent de son ombrage et ne veulent plus en reconnaître la divine sève ! Etrange contradiction; ces anémiés dont la pâleur nous effraye, dont l’haleine nous empoisonne, sont devenus nos maîtres ! Quand les plus fidèles à la seule direction que nous eussions dû suivre, nous eussions pu, nous catholiques, nous enorgueillir et triompher, quand tout nous porte à relever le front et à marcher la tête haute, quand nous sommes les disciples d’une école qui seule ne connut ni les flétrissures, ni les trahisons, nous acceptons qu’on nous néglige, qu’on nous abandonne, qu’on nous méprise, comme si ce n’était pas à nous de négliger, d’abandonner. J’allais dire de mépriser infiniment ce monde de névrosés et de gouailleurs où les âmes se ternissent, où les consciences s’effacent, où la corruption s’universalise. Oh! ne méprisons personne, le mépris est impie, le mépris n’est pas chrétien ! Poursuivons ceux qui se sont faits nos ennemis de tout l’amour que nous portons aux biens sacrés qu’ils voudraient nous ravir. Mais qu’ils cherchent à surprendre sous notre plume ou sur nos lèvres un sentiment de haine, de mépris ou d’inimitié personnelle; ils l’attendront en vain.
Leur malheur est de ne pas croire aux sentiments que le prêtre leur réserve. Quand un jour, à force de triompher, ils rencontreront ce grain de sable sous la poussée duquel sont tombés tous les pouvoirs de la terre, qu’ils le sachent bien, nous ne les condamnerons qu’à entendre la voix amie de ceux qu’ils persécutèrent. On peut nous ravir le droit et la justice, mais ni la passion, ni la haine n’ont assez d’injures, pour faire de notre amour une ruine.


Saisie : René Raymond Jean PIGEARD

Dernière modification : 16 Décembre 2012