Almire .
La vie de Saint Almire Abbé de Gréez sur Roc
Les origines d'Almire, son arrivée dans le Perche
C'est vers l'an 525 que l'ermite Almire, dont le nom devait bientôt devenir illustre, vint bâtir sa cellule au pied de la colline où est aujourd'hui construit le "Bas-Bourg" de Gréez-sur-Roc.
Né au pays des Arvernes, Almire appartenait à cette race vaillante sur laquelle semblait planer encore l'âme de Vercingétorix. Quand partout ailleurs, la domination barbare avait été acceptée comme une délivrance, seuls, les Arvernes avaient soutenu la lutte avec l'opiniâtreté du désespoir.
Il est à croire que parvenu à l'âge des études, Almire fut envoyé par ses parents, qui étaient de riches chrétiens, au monastère de Ménat, du diocèse de Clermont, pour s'y instruire dans la connaissance des Belles-Lettres. Le monastère de Ménat était alors fameux par le nombre de ses élèves et par la science de ses maîtres.
Au début du VIème siècle, les fils des plus nobles races accourent vers les grands monastères pour y recueillir les derniers échos de ce mouvement religieux et intellectuel si puissant. En envoyant leur fils à Ménat, les parents d'Almire ne font que se conformer aux traditions des familles de leur rang et aux usages de leur temps.
Le jeune homme rencontre à Ménat l'un de ses compatriotes, Karilef, connu plus tard sous le nom de Calais. Tous deux se lient intimement avec le saint moine Avit et ne tardent pas à suivre ses inspirations : mieux vaut habiter un désert que d'habiter au milieu des hommes criminels ........... Ils manifestent leur pensée et leur désir à Avit et forment le projet de partir dès la nuit suivante. On sait comment le moine Avit, économe du monastère, s'enfuit après avoir mis les clés sinon sous la porte, du moins sous le chevet de son Abbé pendant son sommeil.
Après une longue marche, Avit arrive , escorté de ses deux jeunes compagnons auxquels se sont joints Ulphace, Bomer et Sénard, sur les bords de la Loire; ils traversent le fleuve dans une barque, puis ils gagnent Orléans pour arriver au monastère de Micy, plus tard celui de Saint-Mesmin.
Combien Almire et ses compagnons passèrent-ils de temps à Micy ? Nous ne le savons au juste. Ce qui est certain, c'est qu'ils y vécurent "dans la plus stricte observance de toutes les règles, donnant à tous l'exemple des plus belles vertus"
Mais, si la vie en commun peut former à la sainteté, la solitude mieux encore convient "aux parfaits" et l'attrait de la solitude se faisait alors sentir avec une force irrésistible aux âmes d'élite. Le jeune moine prit la résolution de s'éloigner et il vint chercher dans les âpres solitudes du Perche une retraite ignorée pour s'y appliquer en silence à la pénitence et à la contemplation.
"Le Perche, a-t-on dit avec sa nature pleine de grâces et de mystères, devait être comme la terre promise du solitaire. Que de méditations faciles à l'ombre silencieuse des forêts qui couvrent son territoire, aux bords des ruisseaux qui l'arrosent de toutes parts, sur ces collines d'où le regard embrasse un si vaste horizon".
Longtemps, le Perche devait conserver " les vastes solitudes" De nos jours encore, si d'épaisses forêts aux chênes gigantesques et aux hêtres séculaires ne recouvrent plus son territoire, si d'affreuses broussailles et d'inextricables halliers n'y servent plus de repaires aux bêtes farouches, le sol ne s'en soulève pas moins en nombreux mamelons boisés que séparent de légers vallonnements; l'ensemble de ces collines, dont les lignes ondulent sans jamais se briser, présente toujours le plus pittoresque aspect avec un caractère particulier de calme et de mélancolie.
C'est en suivant l'une de ces pentes tortueuses et boisées que nos cénobites rencontrèrent; perdu dans l'immense forêt comme une oasis au milieu du désert, le site à la fois fertile et enchanteur qu'on appelait alors Piciac et qu'on ne désigne plus actuellement que sous le nom de Celle Saint-Avit........
Celui-ci les séduisit par sa beauté et son pieux recueillement : il leur apparut comme le lieu béni qu'ils appelaient de tout leur désir. Bien qu'uni par les liens de la plus étroite amitié, un jour vint où les disciples crurent devoir quitter le maître pour porter à leur tour dans d'autres régions la lumière divine et s'avancer jusqu'aux confins du pays des cénomans.
Pendant qu'Avit retenait le gouvernement de son monastère de Piciac, Calais se dirigeait vers les bords de l'Anille, et Almire s'emparait de la verte et fertile vallée de la Braye avec Ulphace et Bomer. Ces deux derniers continuant leur route, s'arrêtèrent dans les lieux qui portent aujoud'hui leurs noms ; Almire bâtit sa cellule au pied de la colline où s'éleve maintenant le bourg de Gréez.
D'après une ancienne tradition, ces nouveaux conquérants auraient donné au bourg de Gréez le nom qu'il a conservé jusqu'à ce jour. "Ils l'empruntèrent, dit la chronique, au silex qui se trouvait en cet endroit et dont ils se servaient alors pour rendre leurs instruments plus tranchants." L'étymologie latine du mot "gressus" semble indiquer plutôt que le village prit son nom de la retraite qu'Almire s'était choisie sur le bord du ruisseau " le Pas de Saint-Almire, gressus sancti Almiri ".
Cette partie de la vallée de la Braye est sans contredit la plus renommée pour la fertilité de son sol et la variété de ses sites. Toutes les beautés de la nature sont réunies dans ce petit coin de terre d'une longueur de vingt à trente kilomètres. Il a ses plateaux élevés, ses collines, ses gorges sauvages, ses frais vallons arrosés de sources limpides et d'un cours d'eau sinueux construit au sommet d'un mamelon près de Montmirail, le bourg de Gréez occupe l'un des plus pittoresques de ces sites. Elevé sur un promontoir formé par le confluent de deux ruisseaux qui l'enserrent au nord et au midi, il se présente, à distance, comme l'arène d'un immense cirque dont de hautes collines et d'épaisses futaies forment au loin les sombres et gigantesques degrés. A droite et à gauche, de larges échancrures laissent entrevoir un admirable panorama.
D'un côté, ce sont les hauts coteaux de Saint-Maixent, la forêt de Vibraye, la Justice, le château de Beauchamp; de l'autre, Saint-Fiacre avec son belvédère, le cours de la Braye, Gémasse avec sa couronne de grands arbres et sa coquette parure de prairies, Saint-Ulphace qui, jaloux des richesses étalées à ses pieds, les dérobe aux yeux du voyageur pour ne lui laisser apercevoir au loin que l'extrême pointe de sa flèche aérienne.
A cette époque, était assis sur le siège de Saint-Julien un évêque dont une pieuse énergie devait caractériser l'administration, Saint-Innocent. Conserver l'unité de foi dans l'assemblée des fidèles, résister aux attaques de l'erreur, gouverner la barque spirituelle comme un pilote vigilant, unir la prudence du serpent à la simplicité de la colombe, tous ces conseils de l'apôtre inspiraient sa ligne de conduite. A la nouvelle que des religieux étrangers se sont fixés dans son diocèse, Innocent n'hésite pas à leur dépécher un de ses prêtres, nommé Benoît, pour les interroger sur leur orthodoxie et sonder leurs projets.
Hâtons-nous toutefois d'ajouter que le prélat, tout en éprouvant un certain déplaisir à voir sa juridiction méconnue, n'avait cependant qu'un désir, enrichir son diocèse de cette nouvelle colonie religieuse. Au reste, Saint-Innocent ne fut pas déçu. A peine Almire a-t-il entrevu son envoyé et pris connaissance de la lettre autographe que celui-ci est chargé de lui remettre, qu'il proteste aussitôt de sa vénération et de son obéissance envers l'évêque du Mans. "C'est, dit-il, parce que lui et ses compagnons ont entendu retentir au loin la renommée de ses vertus qu'ils sont venus se ranger sous son autorité." Une telle réponse comble de joie le cœur du pontife. Aux nombreux monastères qu'il a déjà vu naître sous son épiscopat, il peut désormais joindre une nouvelle colonie monastique dont le dévouement lui sera précieux. Sa première pensée, dès lors, est de voir et de bénir ceux qui viennent ainsi partager ses fatigues et prendre part aux travaux de son apostolat.
Pour faciliter cette entrevue et diminuer les nombreuses difficultés de voyages alors pénibles, il convoque en assemblée générale tous les Abbés des divers monastères récemment fondés, et leur désigne Connerré comme lieu de rendez-vous. Après avoir célébré avec eux les saints mystères, après avoir donné à chacun avec le salut de l'amitié, la bénédiction d'un père à ses fils, le saint évêque partage leur frugal repas, puis il les confirme dans la mission qu'ils ont à remplir.
L’apôtre Almire, fondation de l’église et du monastère de Gréez
A peine de retour de l’assemblée où l’évêque du Mans a confirmé sa mission, Almire se met vaillamment à la tâche.
Son premier soin est d’élever, à côté de sa cellule, un oratoire à la vierge ; ce sera le sanctuaire ou viendront bientôt s’agenouiller de nombreux disciples, car déjà Almire a posé la première pierre de son monastère. Presque en même temps, une église destinée aux populations converties s’élève au sommet de la colline : c’est l’église Saint-Pierre.
Tout en partageant ses instants entre la direction de ses moines et le travail des champs, Almire s’attache tout d’abord à répandre l’enseignement dans le peuple. Le mal l’attriste et l’indigne. Il ne flatte pas, il réprimande, il terrifie au besoin ces consciences un peu barbares. D’un caractère inflexible, il ne craint rien, ni le peuple, ni les grands. Pénitent héroïque, il a l’austérité qui s’impose aux foules et les captive.
Les lieux ont parfois leur prédestination. Ceux qu’il a choisis conviennent particulièrement au rude génie du solitaire. Almire les parcourt pendant trente ans, du nord au midi, de l’est à l’ouest. Il s’en va, errant par les chemins et les sentiers touffus, adressant ses exhortations aux passants, aux bûcherons des grands bois, aux rares cultivateurs de la vallée.
Cependant, au début, il les attire plutôt vers lui. Ceux qui l’ont entendu se sentent émus et retournent à leur village ou à leur cabane, pénétrés de ses accents : ils répandent son nom et éveillent la curiosité de la foule. Bientôt, il n’est bruit dans la contrée que de celui que déjà on appelle le « saint homme » ; on veut le connaître, on accourt de toutes parts à sa recherche, on écoute ses enseignements si vigoureux et si fermes. Des disciples se groupent autour de lui, et en peu de temps le monastère de Gréez compte plus de quarante moines.
Doux pour les justes et les humbles, Almire est inexorable aux fourbes et aux orgueilleux, ce qui explique comment il gagne rapidement l’estime du peuple et l’inimitié des grands. Il y a en effet, à toutes les époques, un besoin inné de justice au fond de la conscience populaire. Elle paraît soulagée lorsqu’une voix désintéressée relève sans peur et sans faiblesse les torts des puissants, et l’opinion s’incline volontiers devant les hommes que dévore la passion du bien.
Seuls, les derniers représentants de l’aristocratie païenne, aveuglés par leurs richesses et leur corruption, s’efforcent d’entraver ses enseignements qui condamnent à jamais leurs mœurs dissolues et leurs vies quotidiennes. Or, le paganisme conserve au VIème siècle de nombreux adeptes dans le Maine, et pour ne parler que de notre région, nous savons par la vie de Saint-Bomer qu’un temple dédié à Vénus s’élève encore, à cette date, sur une colline des environs.
L’histoire de notre saint nous montre que ce n’est pas toujours impunément qu’on rappelle alors les droits de la nature et qu’on prêche la vérité. Plus d’une fois, ses prédications publiques lui font courir de graves dangers. La colère et la haine de quelques-uns de ses adversaires se manifestèrent même sous une forme violente dans une circonstance que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter ici.
Au nombre des habitants de l’agglomération voisine de sa cellule, vivait un riche païen nommé Léon. Livré aux plus honteuses passions, il étalait au grand jour les scandales de ses alliances adultères et incestueuses. Froissé par les avertissements charitables d’Almire et plus humilié encore par ses prédications, il avait résolu de s’en débarrasser à tout prix. Un jour qu’il avait convié des amis à un festin, il commence par se répandre en blasphèmes et injures contre l’homme de Dieu ; puis, passant des paroles à l’action, il se lève, saisit une épée et décrit au-dessus de la tête d’un de ses convives le geste qui, dans un instant, aura fait tomber la tête du saint abbé. Mais à peine son bras s’est-il levé qu’il retombe raide et paralysé...... Effrayé et comprenant qu’il y a dans cet événement un châtiment providentiel, les amis de Léon accourent auprès d’Almire, se prosternent à ses pieds et le supplient d’obtenir la guérison du coupable. « Toute prière est inutile, répond l’austère cénobite, tant que celui pour lequel vous intercédez ne renoncera pas aux crimes et aux abominations de sa vie ». Ce que la douceur et la charité n’avaient pu faire jusqu’alors, l’étreinte plus puissante de la douleur l’accomplit. Le païen, subjugué par une force supérieure, s’inclina sous la main qui le frappait et se convertit avec tous les siens. De persécuteur, il devint l’ami dévoué du saint abbé. Grâce à ses largesses, non moins qu’à celles de l’évêque du Mans, le monastère commencé quelques années auparavant fut promptement achevé et plus d’une fois, parait-il, on vit Léon subvenir aux besoins des moines.
De tels épisodes ne sont pas rares aux temps barbares, où bien souvent les adversaires les plus fougueux de la civilisation chrétienne devenaient, à leur insu, les instruments de la providence dans l’exécution de son plan de réorganisation sociale.
Quoi qu’il en soit, les faits nous révèlent dès maintenant chez le moine Almire les deux qualités maîtresses qui font les hommes : le coeur et le caractère, énergique et compatissant, juste et sévère dans sa sainte indignation contre le mal, il ne craint pas de dire la vérité, il ne transige point avec le devoir et ne sacrifie point aux idoles du moment. Grands et nobles exemples qu’il n’est point inutile de remettre sous les yeux aux heures de lassitude et de défaillances.
Quand, chaque jour, les habitants de la contrée rencontraient sur leur chemin les pieds ensanglantés, pour le plus pauvre d’entre eux, prêt à tous les dévouements, ce moine dont ils avaient appris la haute naissance et le sublime désintéressement, ils s’attachaient davantage à la religion qui inspirait son héroïsme ; ils se laissaient plus facilement gagner par son éloquence ardente et persuasive qui a fait dire à son historien que « nul n’eut à un plus haut degré le don de la parole ».
Mais les habitants de Grèez ne furent pas les seuls à éprouver les bienfaits du ministère d’Almire suivant la mission qu’il avait reçue de Saint-Innocent, le serviteur de dieu quittait de temps à autre sa cellule et s’éloignait momentanément pour porter, assez loin quelquefois dans la région, le nom du Christ et la doctrine de l’Évangile. D’une activité prodigieuse, l’apôtre refusait peu de choses, ses veilles, ses fatigues, ses courses au travers des hameaux ou des bois : il n’aspirait qu’à se dépenser encore et à lutter sans trêve contre l’erreur.
La vallée de la Braye fut ainsi, dès le VIème siècle, témoin de l’admirable spectacle donné au peuple par les moines laboureurs qui lui enseignaient à sanctifier le travail par la prière. Car ils travaillaient de leurs mains les hommes de Dieu, et, comme l’a écrit l’auteur de la vie de Saint-Almire, ils vivaient du fruit de leur labeur. Le travail qui n’était pour beaucoup alors qu’une souffrance ou une spéculation, au lieu de les rabaisser vers la terre, devenait pour eux une oeuvre de relèvement et de salut. A la tête de ses moines, on voit l’abbé de Grèez défricher des terres jusqu’alors abandonnées, assainir des plaines marécageuses, et rendre à la culture d’impénétrables taillis, repère de bêtes farouches.
C’est alors que le ciel, voulant sans doute donner plus d’autorité à sa parole et à ses vertus, opère en sa faveur un nouveau prodige. Un jour qu’Almire entouré de ses frères, était occupé aux travaux des champs, un orage accompagné d’une pluie torrentielle se déclare subitement et force les moines à se réfugier dans une cabane voisine. Le saint abbé, qui n’a point donné l’ordre d’interrompre le travail, reste seul pour achever sa tâche; la pluie, cependant, redouble au point d’envahir la chaumière et d’inonder ceux qui y ont cherché un abri. Son travail achevé, Almire vient rejoindre ses frères, et tous remarquent avec surprise que pas une goutte d’eau ne l’a atteint : sa fidélité à la Règle l’avait entièrement protégé.
Défrichée et fécondée par les sueurs des moines, la contrée se transforme peu à peu : les plateaux arides se chargent de récoltes, les marais deviennent de riches pâturages que couvrent de nombreux troupeaux, pendant que la prière du saint s’élève sans cesse vers Dieu, fructifie son travail, et obtient aux populations environnantes, avec les lumières de la foi, les bienfaits de la civilisation. Vivant de peu et vivant heureux, bénissant la providence dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, faisant de chaque coup de pioche une prière et une expiation, Almire apparaît pendant trente années comme l’idéal sublime du moine. La tradition rapporte que par humilité, il se refusa longtemps à habiter le monastère, et qu’il se retirait dans une cabane en planches sur le bord du ruisseau qui porte son nom. On montrait encore, il y a quelques siècles, ce lieu que d’anciens manuscrits appellent « le Pas de Saint Almire »
Après trente années ainsi écoulées dans le travail, la prière et l’apostolat, le pieux abbé sentit ses forces défaillir. Par un privilège commun à beaucoup de saints, Dieu lui ayant fait connaître que bientôt il l’appellerait à lui, Almire rassembla ses moines autour de son grabat. Il leur fit humblement sa confession, « avec autant de larmes que s’il eut commis les fautes les plus graves », puis au jour et à l’heure qu’il avait prédits, levant les mains et les yeux au Ciel, le visage embrasé d’une ardente charité, il rendit son âme à Dieu ; c’était le troisième jour des ides de septembre ( 11 septembre).
Les auteurs ne s’accordent pas sur l’année de cette mort. Ils varient entre les dates de 557 et 560. Cependant, si l’on admet que Saint Innocent mourut en 569, comme nous savons par ailleurs que la mort du saint abbé de Gréez survint dans les premières années de l’épiscopat de Saint-Domnole, son successeur, nous sommes suffisamment autorisés à accepter la date de 560.
Saint Almire après sa mort Saint Domnole, évêque du Mans, fait écrire sa vie.
A Gréez, dans les hameaux voisins et dans toute la région, quand se répandit la nouvelle de la mort d’Almire, l’émotion fut profonde et les regrets unanimes ; mais, en même temps, il n’y eut qu’une voix pour proclamer sa sainteté. On accourait de toute part pour contempler une dernière fois les traits de celui qu’on pleurait comme un père. Des foules descendirent le coteau et se pressèrent dans l’église Notre-Dame qu’il avait fondée et près de laquelle il avait rendu sa belle âme à Dieu.
On peut affirmer que, dès ce jour, commença pour le Saint Abbé le culte que l’Eglise devait consacrer plus tard. Alors qu’il venait de recueillir l’héritage d’Innocent un pontife qui, lui aussi, portait au coeur deux grands amours, l’amour de Dieu et l’amour de son peuple, Saint Domnole. Averti de la mort d’Almire dont il connaissait les vertus et dont la renommée avait déjà publié les merveilles, le nouvel évêque tint à l’honneur de lui rendre les derniers devoirs, en présidant à ses obsèques et en venant premier pèlerin prier sur son tombeau.
Le cortège funèbre ne fut qu’une marche triomphale de la chapelle Notre-Dame à l’église Saint-Pierre, où le corps fut déposé. Il arriva même, à cette occasion, un fait extraordinaire qui vint de nouveau démontrer la sainteté d’Almire. Pendant que le cortège gravissait lentement la rampe étroite et abrupte qui conduit du bas-Bourg au sommet de la colline, on vit tout à coup fendre la foule, traverser les rangs des moines et s’avancer jusqu’auprès du défunt, un homme muet de naissance. Là, se prosternant avec foi devant le corps porté à découvert, il priait ardemment au fond de son coeur, quand tout à coup on l’entendit s’exprimer à haute voix, et mêler ses louanges et ses acclamations à celles de la foule enthousiasmée. L’identité de la personne, l’évidence de l’infirmité, connue de tous, la soudaineté de la guérison donnait, cette fois encore, à l’événement un caractère surnaturel et miraculeux.
Témoin d’un pareil prodige, l’évêque ordonna sur le champ d’instruire la cause de l’abbé de Gréez, et prescrivit d’écrire sa vie, dont les Acta sanctorum ont publié le texte à la date du 11 septembre.
Déjà proclamée avant sa mort par la voix du peuple et par plusieurs miracles, la sainteté d’Almire se manifesta de plus en plus éclatante sur sa tombe : les guérisons s’y multiplièrent, et les populations des environs vinrent s’y agenouiller en foules nombreuses pendant tout le Moyen-âge. Les pèlerins, après s’être lavés à la fontaine, s’en retournaient toujours joyeux et confiants, en chantant quelques-unes des strophes “ en l’honneur de Monsieur saint Almer ” que nos anciens missels nous ont conservées.
Il serait fort étrange que toutes les nations se fussent donné rendez-vous autour d’une poussière humaine, et cela pendant des siècles, s’ils ne s’étaient réellement passé là des faits extraordinaires. La popularité universelle et perpétuelle d’un pèlerinage est donc la meilleure preuve des prodiges qui s’y accomplissent. Car, dit saint-Augustin, si cela s’est fait sans avoir les miracles pour causes, c’est le plus grand de tous les miracles.
Quoiqu’il en soit, la dévotion à saint-Almire s’est maintenue dans le pays, à travers les siècles, et plus d’une fois les habitants de Grèez, dans leur testament, recommandèrent particulièrement leur âme à “ Monsieur saint-Almer ”, leur patron . Bien que la Réforme et plus tard les doctrines philosophiques ou révolutionnaires aient ralenti le mouvement religieux et diminué l’expression de la foi dans le culte des saints, elles ne l’ont point anéanti. De nombreux fidèles viennent encore aujourd’hui prier le saint abbé, surtout au jour de sa fête qui se célèbre le 11 septembre, anniversaire de sa mort. D’autres font isolément le “ voyage ” dans le cours de l’année, et cèdent en cela aux besoins du moment. Beaucoup arrivent à jeun, font brûler des cierges, demandent des évangiles ou présentent à la bénédiction de l’Eglise les vêtements d’un jeune enfant dont la vie est en péril.
De plus, saint-Almire est encore fréquemment invoqué par les habitants des campagnes, lorsqu’ils ont à redouter un danger pour eux, leurs maisons ou leurs biens, et le prénom d’Almire se rencontre assez souvent dans la Sarthe.
Il y a loin, sans doute, de ces dernières traditions à la fois vigoureuses et ardentes du Moyen-age, mais à une époque ou tant d’âmes sont sans vigueur et tant de caractères anémiés, elles n’en suffisent pas moins pour montrer quelles racines profondes, le culte de saint-Almire avait laissées dans notre sol.
Le monastère de Saint-Almire - Sa destruction par les Normands - L’église de Gréez donnée au chapitre du Mans - Derniers souvenirs du monastère.
A la mort de son fondateur, le monastère de Gréez fut remis entre les mains de l’évêque du Mans mais le prélat, désirant lui conserver son autonomie, tint à assurer l’entière liberté de l’élection du nouvel abbé. Ayant donc rassemblé les moines, il les invita à élire eux-mêmes un supérieur qu’ils choisiraient dans leurs rangs.
L’histoire n’a point conservé les noms des divers abbés du monastère. Cependant, nous sommes en droit de présumer qu’ils se succédèrent, au milieu de multiples vicissitudes, jusqu’au IXème siècle. Nous voyons, en effet, à cette époque (837), le grand évêque du Mans, saint-Aldric, léguer au monastère de Notre-Dame et de saint-Almire tous ses troupeaux de Grèez, de Fresnay-en-Beauce et de Semur. Cette donation est, croyons-nous, le dernier acte démontrant d’une manière authentique l’existence du monastère de Gréez, qui aurait pu ainsi être d’une durée d’environ trois siècles.
Que devint-il après l’épiscopat de saint-Aldric ? Nous ne le savons, mais tout porte à penser qu’il disparut, enseveli comme tant d’autres sous les ruines accumulées par les hordes normandes. Jamais, peut-être, aucune évasion ne vint à ce point bouleverser nos contrées. Un historien d’une grande érudition, dom Bouquet, nous fait de ce nouveau fléau de Dieu une peinture effrayante. Il nous le montre s’avançant à travers les cendres fumantes des villes et les sillons ensanglantés des campagnes, renversant les églises, incendiant les monastères et les villages, enlevant les femmes et les enfants qu’on égorgeait sans pitié, “ en sorte qu’on en vit qui, attachés au sein de leur mère, semblaient en sucer le sang plutôt que le lait ”.
Entre l’Atlantique, Paris, Orléans et Bourges, il n’y eut guère de villes ou de monastères qui n’eurent à souffrir des ravages des Normands. En ce qui nous concerne, nous savons que les frontières du Maine et du Perche ne furent point épargnées : une bande, pourchassée d’une île de la Loire, s’avança jusque dans la vallée de la Braye, et détruisit, à quelques lieues de Gréez, la villa royale de Matval ou Bonneveau.
Dans tous les cas, au Xème siècle, il n’est déja plus question du monastère fondé par Almire. Vers 969, l’évêque Ménard donne à ses chanoines toutes ses dépendances de Grèez, dépendances dont jouissaient autrefois les abbés, successeurs d’Almire ; et il nous faut conclure que l’évêque du Mans a désormais recueilli sur le territoire de Gréez l’héritage des moines.
Pendant les premiers temps de la féodalité, le chapitre du Mans ne semble pas avoir été mieux traité que ces derniers. A l’exemple des Normands, bon nombre de seigneurs ne se firent pas faute de mépriser également les lois divines et humaines, et de s’emparer des biens à leur convenance. Trop faible encore pour se faire respecter, l’autorité royale ne pouvait réprimer les abus qu’entrainait fatalement la constitution du régime féodal. A peine un siècle s’était-il écoulé que ces biens et dépendances de Grèez étaient arrachés au chapitre. Ils ne lui firent retour qu’au XIème siècle, lorsque évêque Guillaume de Passavant parvint à les retirer des mains laïques pour les rendre à ceux qu’on avait dépouillés.
Tantôt, c’est Rotrou Lejeune, seigneur de Montfort, qui, avant de partir pour Jérusalem, fait amende honorable au chapitre pour une agression injuste contre le cimetière de Grèez et en garantit la possession paisible aux chanoines. Tantôt, c’est le chapitre qui prend à gage de nouvelles dîmes, dans la paroisse de Gréez. Bien plus lorsque la hiérarchie féodale est définitivement établie, le chapitre du Mans possède la seigneurie de la paroisse qui relève de sa baronnie de Courgenard.
De tous ces faits se dégage cette conclusion évidente, qu’à partir du Xème siècle au moins, l’élément monastique a fait place, à Gréez, au clergé séculier, représenté plus spécialement par le chapitre de la cathédrale du Mans.
Depuis longtemps, il ne reste aucune trace du monastère de Saint-Almire. Tout au plus quelques constructions assez importantes, élevées dans le Bas-Bourg, vers le milieu du XVIème siècle, laissent-elles apercevoir çà et là de nombreuses pierres éparses, dont la place incohérente contraste avec leur usage primitif. D’autres, noyées dans une grossière maçonnerie, rappellent par leur structure des temps plus anciens et le vandalisme qui les a dispersées. Bref, tout indique que les ruines du monastère ont dû servir en partie à ces constructions dont quelques-unes avec leurs toits élancés et leurs fenêtres à meneaux, conservent un certain cachet.
Le souvenir du monastère d’Almire aurait peut-être disparu dans la contrée elle-même si les générations du Moyen-âge n’avaient eu la pieuse pensée de le préserver de l’oubli, en relevant à la mémoire de leur saint patron, sur l’emplacement de celui qu’il avait jadis bâti en l’honneur de la vierge, un modeste sanctuaire qui prit le nom de Chapelle de Notre-Dame.
Sources : extraits de chapitres de la vie de Saint-Almire, tirés du livre de l'Abbé Vavasseur, curé de Gréez, édité en 1901 par les Imprimeurs-Editeurs G.Fleury et A Dangin à Mamers. Extraits réalisés par Louisette et René Pigeard
Saisie : René Raymond Jean PIGEARD
Dernière modification : 30 Août 2011