Marie Léon Léopold Louis du MESNIL de MARICOURT
Notice nécrologique publiée dans le bulletin de la Société Archéologique du Vendômois
La Société Archéologique du Vendomois, déjà si éprouvée depuis quelques années, vient encore de faire une perte à laquelle elle sera bien sensible, en la personne de M. le Baron de Maricourt, décédé en sa propriété de la Thierraye, le 3 octobre dernier.
M. de Maricourt avait été conservateur du Musée de Vendôme et notre Secrétaire pendant plusieurs années. A ce double titre, comme aussi au titre de lauréat de notre Société — on peut parler ainsi, puisque nous lui avons décerné une médaille en 1876 — nous venons vous demander la permission de présenter sur sa vie cette courte notice.
Marie-Léon-Léopold-Louis du Mesnil de Maricourt était né à Naples, le 29 novembre I1842, fils cadet, après plusieurs ainés, de Louis du Mesnil, comte de Maricourt, consul de France, et de Thérèse-Frédérika Leicester.
Par son père, il était d'une vieille famille chevaleresque de Picardie, et par sa mère il tenait à une des races les plus antiques de l'aristocratie anglaise.
Sans exagérer l'influence de l'atavisme sur le caractère, il est bien permis de croire que Léon de Maricourt hérita de ses ancêtres, au moins en grande partie, ses goûts pour les grandes choses et les exploits guerriers, pour tout ce qui exalte les sentiments de vertu et d'honneur.
La carrière de son père fut pour le jeune Léon un empêchement sérieux au bon agencement de ses études. Les consuls en effet étant appelés à changer souvent de résidence, il en résulte des a coups dans l'éducation de leurs enfants et de vrais obstacles pour la préparation aux luttes de la vie.
Notre collègue s'est plaint devant nous souvent de n'avoir pu suivre avec assez d'assiduité des cours qui lui eussent permis d'entrer, haut la main, à l'École Navale. S'étant présenté aux examens de 1860, il fut seulement admissible et non reçu. Il était à limite d'âge, il fallut songer à une autre carrière.
Son père alors se décida à s'en séparer et à le mettre à Paris dans une école préparatoire où il ne tarda pas à se distinguer par son application et ses dispositions remarquables à tous les genres de travaux.
Il fut reçu en 1862 à Saint-Cyr. Il y entrait avec le numéro 8 et en sortait en 1864 avec le numéro 30. Il était nommé sous-lieutenant au 16eme de ligne.
A sa sortie de Sant-Cyr, profitant du congé prolongé que les usages militaires octroyaient alors aux jeunes sous-lieutenants nouvellement promus, il alla rejoindre sa famille à Chypre où son père était alors consul.
De cette époque date le premier ouvrage qu'il ait fait éditer « Saint-Cyr et Jérusalem ».
C'est là une œuvre de jeunesse en pleine floraison d'idées poétiques et d'aspirations idéales.
De ce jour, son style original et fin se précisait en des tournures de phrases à lui propres, et dont le charme spécial faisait la conquête des lecteurs.
Son voyage à Chypre et Jérusalem est d'une lecture attachante d'un bout à l'autre, les anecdotes y abondent comme aussi les remarques pleines d'esprit sur les mœurs de l'Orient, des aperçus judicieux sur les temps héroïques où les Chevaliers français combattaient les Sarrasins. L'île de Chypre, pleine de ces souvenirs était bien le lieu choisi pour un jeune homme ami des rêves d'épopée. Toute sa vie, Maricourt s'est souvenu avec émotion de son séjour en Orient.
Au retour, il rejoignit son régiment à Lyon où le 16eme de ligne tenait garnison. Bien vite le jeune sous-lieutenant avait fait la conquête de ses camarades séduits par la gaieté, la verve, la bonne humeur et l'esprit du nouveau venu.
Au bout d'un an, le 16eme de ligne quittait Lyon pour Rouen.
C'est dans cette dernière ville que le jeune officier devait rencontrer la compagne de sa vie, en la personne de Mlle Marie-Thérèse de Montlibert, elle-même issue d'une vieille souche percheronne établie sur les confins du Maine et du pays chartrain.
Des raisons de famille lui ayant fait alors donner sa démission, il vint habiter la commune de Saint-Avit-au-Perche, où les siens avaient leur résidence.
C'est ainsi qu'il devint lui-même notre compatriote. Il devait bientôt se faire plus Vendomois encore en venant demeurer dans la ville même de Vendôme où il passa l'hiver de 1869-70.
Mais le goût du métier militaire s'emparait de lui à nouveau, aussi saisit-il avec empressement l'occasion qui s'offrait de reprendre du service au moins comme officier de réserve dans la Garde Mobile alors en voie de formation laborieuse. On ne se doutait guère à cette époque, au moins dans le public, à quel point cette troupe devait devenir utile.
C'est pour être mieux à même d'obtenir ce titre d'officier de Mobiles que la famille de Maricourt vint habiter Vendôme; mais cette nomination, l'ancien Saint-Cyrien l'attendit de longs mois encore ; elle ne devait se produire qu'après 1a déclaration de guerre, c'est-à-dire au mois d'août 1870. Il était nommé, sur sa demande, capitaine commandant la 8e compagnie du 75e Mobiles (Loir-et-Cher), formée des cantons de Vendôme et Selommes.
On comprendra bien que nous ne pouvons, dans ces pages, raconter la part méritoire que le capitaine de Maricourt prit à la campagne de la Loire; ses publications la font assez connaître, comme aussi les témoignages d'estime à lui si souvent prodigués par ses anciens soldats.
Il s'embarquait dans cette guerre le cœur enflammé du désir de se prodiguer pour la défense de la patrie. Nul plus que lui ne souffrit en son âme des déceptions du commencement de la guerre ; nul ne sut mieux que lui instruire, discipliner et plier aux exigences militaires la troupe trop nombreuse (3 à 400 hommes pour les 2 cantons) qu'il s'agissait de former pour la défense du territoire. Il arriva à en faire en peu de temps de vrais soldats qui se comportèrent au feu de la manière la plus
vaillante.
Il commanda donc très brillamment sa compagnie aux premiers combats de l'armée de la Loire. Mais une balle le jeta parterre le 2 décembre à la bataille de Loigny. Il fut transporté à l'ambulance établie en territoire conquis, resta ainsi prisonnier et ne put rejoindre son régiment que très imparfaitement guéri, au moment de l'armistice. Le 75e Mobiles allait être licencié; la carrière militaire du valeureux capitaine était encore une fois brisée, mais la Mobile de Vendôme avait trouvé son historien, nous savons tous combien brillamment il devait accomplir cette nouvelle tâche.
M. de Maricourt revenait à nouveau habiter notre ville en l'année 1872. Il espérait un peu à cette époque pouvoir rentrer dans l'armée active ; mais les cadres étaient bien trop encombrés alors pour qu'on put faire face à toutes les demandes de réintégration des officiers démissionnaires. Il fallut, pour ceux qui désiraient servir encore, se contenter des grades offerts dans la réserve et la territoriale. Le commandant de la Compagnie de Vendôme ne tarda pas à être nommé chef de bataillon au 39e territorial en formation à Blois.
Pendant son séjour à Vendôme, notre collègue, porté dès l'enfance vers tout ce qui intéresse la vie intellectuelle, ne manqua pas de se lier avec les hommes qui tenaient en mains les affaires de notre Société. Il était, du reste, déjà des nôtres depuis 1867.
De suite, nos collègues, aujourd'hui disparus, Chautard, Launay, Nouel et autres, comprirent quel parti ils pouvaient tirer de cette recrue ; aussi fut-il de toutes leurs excursions, et pendant les années 1872, 73 et 74, il battit avec eux le pays à la recherche des haches de pierre et polissoirs
La moisson fut heureuse et donna lieu à nombre de notes et d'articles où étaient consignées ces découvertes nouvelles.
Le premier ouvrage de Maricourt relatif à l'archéologie date de 1872 et fut lu par lui au Congrès réuni à Vendôme, à l'occasion de l'érection de la statue de Ronsard. Il figure au compte-rendu de ce Congrès.
Ce travail était intitulé : Les Ateliers de l'age de pierre dans le Vendomois.
Accompagné ou non de MM. Launay, Nouel, de Bodard et d'autres encore, il avait trouvé quatre de ces ateliers, rien que dans le Haut-Vendomois ; c'étaient ceux des Diorières (Chauvigny), du Breuil (Lignières), de Lisie et de la Guizonnière (Pezou).
C'étaient là les premiers découverts. Depuis, on en a rencontré bien d'autres.
Peu de temps après, en 1874, il publiait sur le même sujet un nouveau travail assez curieux et original intitulé la Butte de Pouline.
Il y reconstruit par l'imagination un village de l'âge de la pierre polie. Il regrette de donner à cet âge de pierre l'épithète de préhistorique, attendu que, dit-il, « si cette période n'est pas encore entrée dans le domaine de l'histoire, du moins n'appartient-elle plus à la géologie.»
Il explique ingénieusement pourquoi ces tribus primitives avaient pu choisir l'endroit le plus ingrat de nos contrées pour y établir un village ; c'était parce que, impropre à la vie forestière, ce lieu formait clairière au milieu de bois souvent immergés. D'ailleurs, les hommes de ce temps cultivaient évidemment fort peu, ils étaient surtout chasseurs et guerriers. Voilà pourquoi la butte infertile de Pouline était une station importante de l'âge de la pierre polie. Mais aujourd'hui, les populations s'en éloignent plutôt, parce que la terre n'y est guère nourricière.
Telle était son hypothèse ; elle fut acceptée de tous ceux qu'intéressait la question.
En 1874, il était nommé conservateur du Musée de Vendôme. Cette situation était assez selon ses goûts de collectionneur, mais il la céda complaisamment à M. Louis Martellière, qui venait de se retirer dans notre ville et était admirablement apte à s'occuper du Musée proche lequel il habitait.
M. de Maricourt fut alors nommé secrétaire, fonction qu'il ne garda qu'un an, car, sur ces entrefaites, il fut obligé d'habiter plus souvent dans le Perche où étaient ses intérêts et il fut remplacé par M. Soudée.
Bien que n'étant plus fonctionnaire de la Société, c'est à lui qu'on s'adressa en 1879, pour faire le catalogue des silex provenant de la collection de feu l'abbé Bourgeois, dont nous venions d'hériter.
Il s'acquitta de ce service avec l'intelligence et le savoir qu'il mettait à tout ce dont il se chargeait.
Mais son œuvre la plus importante est, sans contredit, celle qui parut dans le Bulletin en 1875. Je veux dire l'Histoire de la Mobile de Vendôme.
La Société archéologique cherchait alors à réunir des matériaux pour constituer l'historique de l'invasion dans notre pays. Aucun document ne pouvait être pour cela plus précieux que le narré des faits et gestes de la compagnie de Mobiles formée des contingents des cantons de Vendôme et Selommes. Pour mener à bien cette tâche, aucun homme ne convenait mieux que l'ancien commandant de celle troupe.
Sollicité plusieurs fois d'entreprendre ce travail, le capitaine de Maricourt avait toujours reculé. Il craignait qu'on l'accusât de faire là de la réclame pour lui et pour ceux: de ses camarades qui l'avaient le plus approché.
Ou finit pourtant par vaincre ses hésitations. Il avait trouvé le moyen d'éviter l'écueil redouté, en prenant le parti de ne nommer dans son ouvrage que les morts1. Les autres étaient désignés par leur grade et leur fonction. La narration y perd quelque peu de son intérêt. Mais, pour les habitants de ce pays et surtout les familles des soldats en cause, cet intérêt est assez puissant pour résister facilement à cette légère atteinte.
Nous ne voulons pas analyser ici une œuvre que chacun connaît sans doute. Disons seulement que dans ce livre l'auteur avait mis non seulement son style, ses souvenirs, ses impressions, mais encore son cœur tout entier.
Cette publication fut recherchée dans tout le département et même au dehors. L'Allemagne, bien entendu, en demanda des exemplaires.
C'est alors que notre Société crut devoir se départir de ses habitudes, et fit frapper à l'intention de l'auteur une médaille qui lui fut remise au milieu des applaudissements de l'assemblée à la séance de janvier 1876.
Encouragé par ce succès, il résolut de raconter l'histoire du 75e Mobiles, et pour cela commença à interroger non seulement les anciens soldats, mais quiconque avait, de près ou de loin, eu des rapports avec le régiment. Il fut cependant obligé de renoncer à son projet faute d'avoir pu rassembler des documents suffisants et dut se contenter de publier ses souvenirs de guerre et d'ambulance, sous le titre de : Casquettes blanches et Croix rouge, ouvrage dont nous parlerons plus loin.
Entre temps, il gratifiait notre Bulletin d'un curieux article sur les mœurs percheronnes. Cet article était intitulé : Perche et Percherons.
C'était une promenade hâtive au travers des haies percheronnes au cours de laquelle il donnait des détails pleins d'originalité sur les usages, le genre de vie, et les superstitions de ces habitants de la contrée, peut-être la plus sauvage du Perche, où se trouvent les communes du Gault et de Saint-Avit. Nul mieux que lui ne pouvait faire connaitre ces particularités, sa résidence étant en plein dans ce pays percheron.
Cette bluette est composée avec une verve étonnante et une gaieté franche et de bon aloi. Le style de l'auteur revêt ici la forme familière et plaisante. Qui lit cela croit l'entendre conter.
Car il était conteur merveilleux et nul ne l'égalait dans l'originalité de l'exposition des scènes dont il avait été témoin. Il aimait, de plus, extrêmement faire raconter; c'était un auditeur attentif à saisir les particularités du langage des paysans ; il y puisait des sujets pleins d'humour que son imagination arrangeait ingénieusement pour les présenter d'une manière piquante à ses auditeurs.
Cet opuscule Perche et Percherons est une production dans ce genre. Sous sa forme légère et futile, il fournit des renseignements très exacts et parfaitement vérifiés sur la mentalité des habitants, — surtout des anciens, — de ces pays quelque peu primitifs, mais dont la couleur locale disparaît tous les jours.
Le goût de Maricourt pour les légendes anciennes l'avait porté à étudier celle connue sous le nom de
Drame d'Alleray. Il redit cette légende avec un art extrême dans la lecture qu'il fit à une de nos séances en juillet 1882. Ce n'était là qu'une légende, l'imagination de l'auteur avait donc le droit de prendre les devants; il en naquit une narration des plus captivantes qui remit sur le tapis une anecdote assez invraisemblable du XVIIe siècle, et fut l'origine de nombreux travaux, tant dans notre Bulletin qu'ailleurs. Ce récit image eut les conséquences les plus heureuses en permettant de percer à jour toutes les histoires racontées sur ce sujet, et de rétablir autant que possible la vérité sur le drame d'Alleray et de Boisvinet.
Toutes ces publications plaisaient extrêmement aux lecteurs du Bulletin; nous en avions le témoignage réitéré, aussi ce fut une déception quand, à partir de 1882, on cessa de voir les productions de Maricourt.
Il publia encore en 1893, ou plutôt il permit la publication, non dans le Bulletin, mais dans le Glossaire Vendomois venu au monde sous les auspices de la Société archéologique et sous le nom de M. Paul Martellière, une curieuse composition en parler paysan, intitulée : La Parabole de l'Enfant prodigue, en langage du canton de Mondoubleau. Cette composition faisait pendant à celle de M. Martellière lui-même faite sur le même sujet, mais en langage vendomois ou beauceron. On ne sait à laquelle donner la préférence, toutes deux sont remarquablement prises sur vif, et il fallait pour les concevoir, une étude suivie et attentive du langage de nos campagnes.
Maricourt a collaboré en outre à nombre de journaux et de revues. Il a publié sous son nom et sous des pseudonymes différentes brochures, presque toutes portant sur des sujets religieux. C'est à ces brochures et aussi en pénétrant dans sa vie intime qu'on peut voir à quel point ses convictions religieuses étaient forte?. Il en a donné à tous des preuves surabondantes.
L'artiste chez lui ne le cédait en rien au littérateur. Il avait un crayon remarquable et d'une finesse extrême. C'est à lui que l'on doit nombre des sceaux reproduits dans le cartulaire de la Trinité de Vendôme, une grande quantité de vignettes publiées dans l'ouvrage intitulé : Perche et Percherons, de M. l'abbé Blancbard, etc.
Il existe en outre au musée de Paray-le-Monial un certain nombre de dessins remarquables représentant des sujets d'archéologie religieuse. Ces dessins sont encore de notre collègue.
Mais l'ouvrage qui lui fit le plus de réputation fut publié en 1892, sous le titre : Casquettes blanches et Croix rouge.
C'était encore, mais en plus développé, l'histoire de la Mobile de Vendôme ou plus exactement les Souvenirs de guerre et d'ambulance du capitaine commandant la Mobile de Vendôme.
Là, il n'est plus retenu par le souci de ne pas sortir des limites que, très sagement, notre Société a cru devoir imposer à ceux qui veulent produire au Bulletin. I1 se livre donc en toute liberté à ses appréciations sur les hommes et sur les choses. L'ouvrage y gagne considérablement en intérêt.
Aussi son succès fut-il très grand. Rapidement la première édition fut épuisée. On le lut de l'autre côté des Vosges presque autant qu'en France, car on Allemagne plus que chez nous on est curieux de ces publications se rapportant à la guerre dernière.
Et de même que le général Ambert, dans ses Récits militaires avait fait de nombreux emprunts à l'Histoire de la Mobile de Vendôme déjà parue dans notre bulletin, de même que le peintre Grolleron dans son superbe tableau paru au Salon de 1888 avait représenté une des scènes les plus pathétiques du livre du capitaine de Maricourt; de même encore que notre collègue M. Renouard avait tenu à fixer sur la toile l'épisode du Drapeau et du sergent Tanviray le défendant contre l'ennemi ; de même les frères Margueritte suivent pas à pas le récit de l'auteur de Casquettes Blanches, dans leur beau roman intitulé : Les Tronçons du Glaive. Le héros de ce roman est officier au 75e Mobiles, c'est-à-dire aux Mobiles de Loir-et-Cher. Il est visible que les deux ouvrages du commandant de la Compagnie de Vendôme ont servi de modèle aux auteurs pour une bonne partie de leur œuvre.
Le succès de Casquettes Blanches et Croix Rouge tenait avant tout au charme du style. L'auteur s'y dévoilait tout entier. Cette âme sensible et sentimentale savait allier les qualités les plus exquises aux ardeurs guerrières;, aux aspirations les plus nobles de gloire et de dévouement à la Patrie.
Les militaires voulurent connaître Casquettes Blanches parce que c'était un récit de guerre; les femmes le goûtèrent parce qu'il témoignait de sentiments délicats ; les jeunes gens le lurent avec grand intérêt, parce qu'il parlait le langage de la jeunesse; quant aux anciens soldats du capitaine de Maricourt, ils en conçurent pour leur chef une affection plus grande, une estime plus complète. De partout dans le département, on le convia à présider les banquets des anciens soldats de 1870, à préparer la formation des groupes de Vétérans.
La section de Vétérans qui se formait à Vendôme le nomma son président. Maricourt acceptait avec joie et reconnaissance ces témoignages de gratitude et de confiance qui lui étaient prodigués dans les campagnes; il y voyait une façon de s'intéresser encore à l'armée qu'il se désola toujours d'avoir quitté trop tôt, qu'il regretta de n'avoir pas pu rallier d'une manière sérieuse après la guerre de 1870. Il avait été nommé chef de bataillon au 39e territorial; mais des raisons que nous n'avons pas à apprécier ici l'avaient fait mettre en disponibilité hors cadres en 1880.
Notre collègue était donc à la fois poète, littérateur, archéologue, artiste et soldat. C'étaient là des qualités rarement réunies en un seul homme. Aussi avait-il tout ce qu'il faut pour plaire. Chacun recherchait sa société; c'était une vraie bonne fortune de l'avoir comme voisin de table. I1 avait la gaieté et l'entrain, le tour d'esprit original et fin qui charment et séduisent.
Nul plus que lui ne fut chéri des siens, nul ne sut mieux mériter, par les vertus familiales les plus pures, l'estime et le respect de ceux qui l'entouraient.
Sa constitution robuste permettait de nourrir l'espoir de le conserver longtemps encore en pleine force d'intelligence et de vie. Plusieurs éditeurs, des journalistes, se disputaient le privilège de recevoir ses œuvres. Si Dieu lui avait voulu ménager une verte vieillesse, nul doute que nous n'eussions eu de lui de nombreuses productions littéraires; car le succès de ses premiers travaux l'avait orienté définitivement vers la carrière des lettres où il espérait trouver la consolation de l'abandon forcé des occupations plus actives.
Mais la Providence en avait décidé autrement.
Depuis quelques années notre excellent collègue, se sentait affaibli. Les déplacements le fatiguaient, puis des douleurs névralgiques intenses s'étaient abattues sur lui et lui rendaient la vie pénible.
On pouvait croire à un mal passager que des précautions sages devaient guérir. Mais voici que le 3 octobre dernier après une journée où il avait su encore parfaitement vaquer à ses affaires, il se sentit tout à coup plus faible et dût s'aliter. Des souffrances de plus en plus vives vinrent alors l'assaillir. Les soins les plus empressés, la sollicitude la plus anxieuse ne parvinrent pas à retenir cette vie précieuse qui s'éteignait, et dans les bras de sa compagne dévouée, bouleversée par une catastrophe aussi inattendue, il rendit le dernier soupir. Il n'avait pas encore soixante ans !
Il laissait sa famille dans le plus amer désespoir. Et ses amis dans la désolation d'avoir perdu ainsi, à peine au seuil de la vieillesse, celui qui durant sa vie avait su si dignement cultiver l'amitié.
A tous les hommes qui l'ont connu, qui l'ont approché, Léon de Maricourt ne laisse que de pénétrants souvenirs. Il n'avait jamais eu un ennemi. Aucun de ceux qui l'avaient rencontré ne put conserver de lui autre chose qu'une aimable image.
Autour de son cercueil, parents, amis, voisins, anciens soldats, cultivateurs, artisans, vieillards et jeunes gens se pressèrent en foule pour donner aux siens le témoignage des regrets profonds que le triste événement avait suscités dans leurs cœurs.
Cette mort mettait en deuil toute une contrée. C'est que le défunt avait su donner à tous l'exemple d'une vie de probité, d'honneur, de dévouement au pays et de sacrifice aux pensées grandes et généreuses, tel qu'on en voit rarement de plus élevé et plus vrai. C'est que l'égoïsme lui était inconnu, le scepticisme n'avait pu l'atteindre, c'est qu'il était resté le cœur jeune et l'âme enthousiaste comme on l'avait vu à vingt ans. Quant à nous, ses camarades et ses amis de jeunesse, nous pouvons affirmer la vérité de la belle expression employée par l'un des nôtres pour caractériser la nature de Léon de Maricourt. Dans toute la force du terme, ce fut UN VAILLANT.
Saisie : Christiane BIDAULT
Dernière modification : 16 Décembre 2014