Histoire des communes

Frétigny : Le Moulin à papier

Lieu-dit le Moulin à Papier
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Jacques Élisabeth, 1685-1755 Compagnon-papetier à Frétigny (28)

La rencontre généalogique avec mon ancêtre Jacques Élisabeth, compagnon-papetier à Frétigny dans la première moitié du XVIIIe siècle, m'a incité à en savoir plus sur la fabrication de papier dans le Perche. Les moulins à papier avaient disparu à l'aube du XXe siècle mais la production de papier avait été bien présente aux XVIIIe et XIXe siècles. Vers 1825 dans l'Orne, on dénombrait 30 moulins à tan, 15 à foulon, 7 à huile et 25 moulins à papier dont pour la partie percheronne : Brochard - La Frette à St Victor-de-Reno - Bellou-sur-Huisne - Longny - Bas Brenard à Bazoches-sur-Hoëne. En Eure-et-Loir il y avait alors six moulins à papier dont ceux de Brunelles et Frétigny, qui étaient les plus petits en termes de production.


De Canapville (61) à Frétigny (28).

Jacques ELISABETH dont le patronyme initial était ISABEL, est né vers 1685, (année de la révocation de l'Edit de Nantes), à Canapville dans l'Orne, fils de Laurent Isabel et d'Elisabeth Morand.

La commune de Canapville, appelée aussi Saint-Aubin-de-Canapville pour la différencier de son homonyme du Calvados, se situe dans le canton de Vimoutiers sur la rivière Touques. Sur cette rivière se trouvaient trois moulins à papier. Au XVIIIe siècle Canapville constituait « une paroisse papetière du pays d'Auge » car environ 120 personnes sur 400 habitants vivaient de cette activité. Quatre à cinq familles « papetières », dont les Foulon, Le Hoult et Cucu, animaient une fabrication spécialisée dans le « papier au pot » pour l'imprimerie et le « papier de main brune » pour les jeux de cartes à jouer. La production était vendue à des négociants de Rouen qui était alors l'une des têtes du marché européen du papier. Les livraisons étaient effectuées, à plus de 90 kilomètres, par des voituriers qui étaient aussi les commissionnaires des fabriquants, percevant, des grossistes, le produit de la vente sous plis cachetés.

Jacques Elisabeth a probablement commencé son apprentissage de papetier dans sa paroisse natale avant de partir à Frétigny où il arrive vers 1705 et s'établit définitivement. Sa migration est personnelle car sa famille est restée dans l'Orne. On note ainsi que sa s?ur Anne s'est mariée en 1727 à Canapville avec Jean Hulbert habitant de Pontchardon.

Pourquoi Jacques Elisabeth est-il parti travailler à Frétigny, à environ 100 km de Canapville ? On imagine que les maîtres-papetiers de Canapville avaient des relations avec celui de Frétigny pour lui envoyer un ouvrier, voire un compagnon de confiance. On a relevé que la famille Isabel avait des liens avec celles des maîtres-papetiers : un Laurent Isabel avait épousé Anne Cucu, d'où un fils, Pierre marié en 1715 à Anne Foulon. Lors de ce dernier mariage, on note la présence d'un Bonhomme parmi les témoins, or le fermier du moulin de Frétigny s'appelait Bonhomme. Voilà des faits à défaut d'explications précises. La motivation professionnelle apparaît toutefois certaine compte tenu de la similitude des activités papetières dans les deux paroisses.

Propriétaires, fermiers et ouvriers.
La paroisse de Frétigny, (Eure-et-Loir), traversée par la rivière La Cloche, possédait cinq moulins : trois à blé, un à tan, et un à papier sur lequel on ne peut se tromper puisque le lieu s'appelle « le Moulin à papier ». Ce moulin, dans lequel Jacques Elisabeth a travaillé comme compagnon-papetier, sous les règnes de Louis XIV et Louis XV, a aussi été appelé « Le Moulin Moreau ».

Vers 1538 un haut fourneau occupait le site mais au début du XVIIIe siècle, il y a un moulin qui fabrique du papier. Il appartient au sieur Jean-Baptiste Gouin de la Raspilière, (mort en 1748), seigneur de Brunelles et président de la Chambre des Comptes de Rouen. Ce seigneur loue en fermage le moulin de Frétigny, comme celui de Brunelles qu'il possède aussi, à François Bonhomme. Le moulin de Brunelles produit deux papiers dont un gris de 22 pouces de large sur 18 de haut qui sert aux marchands d'étamine de Nogent-le-Rotrou.

Les liens entre le fermier, maitre-papetier, et les ouvriers sont étroits. Jacques Elisabeth, compagnon-papetier choisit dans les familles de « patrons » des parrains ou marraines pour ses enfants. C'était une pratique courante. On relève ainsi que :
- François Bonhomme, 1684-1749, maître-papetier et fermier des moulins de Frétigny et Brunelles, est parrain de René en 1729, puis de Jeanne en 1730. Son épouse, Louise Leroy, est marraine de François en 1734.
- Marie-Jeanne Cohu mariée en 1729 à François Besnard, maître-papetier, demeurant à Brunelles, est marraine de Jeanne en 1730. François Besnard était le fermier du moulin à papier de Longny (61) qui appartenait à Monsieur de La Couronne et produisait du papier pour envelopper les épingles.

Une famille nombreuse à Frétigny.

Jacques Elisabeth arrive vers 1705 à Frétigny et s'y marie le 10 février 1722. L'acte précise qu'il est né à Canapville, diocèse de Lisieux, et demeure à Frétigny depuis 17 ans. Il a alors 37 ans et épouse Catherine Hubert, née le 4/11/1700, fille de René Hubert, procureur fiscal, et de Catherine Lidor.
Le mariage est célébré dans l'église médiévale Saint-André où, peu de temps avant, a été installé un retable monumental acheté en 1688 par un marchand de La Ferté-Bernard.

De ce mariage naissent onze enfants :

- Catherine mariée en 1740 à Louis Riguet, puis en 1746 à François Fetu.
- Renée 1725 - 1734.
- Marie-Louise née en 1726 et mariée en 1748 à Mathieu Lorin.
- René né en 1729.
- Jeanne née en 1730 et mariée en 1749 à René Roulleau.
- Jacques né et décédé en 1732.
- François né en 1734 et marié en 1762 avec Marie-Jeanne Toutry. Il suit la voie professionnelle de son père et devient garçon-papetier à Frétigny.
- Renée née et décédée en 1736.
- Marie-Anne 1737-1738.
- Marie née et décédée en 1739.
- Marie-Madeleine née en 1742 et mariée en 1771 à Jean Houlle de Fontaine-Simon. C'est mon ancêtre.

Catherine Hubert décède le 4 février 1744. Jacques Elisabeth qui a, alors, 65 ans, se remarie le 30 juin 1750, en l'église Saint-Jacques d'Illiers avec Marie-Anne Lemaire. Son fils, François, et deux de ses gendres, Pierre Fetu et Mathieu Lorin, figurent comme témoins.
De cette union naît une fille, Marie qui épouse, en 1774, Jacques Legendre.

Jacques Elisabeth meurt à Frétigny le 1er décembre 1755, âgé de 70 ans. Il a atteint un âge très respectable pour le XVIIIe siècle et pourtant le métier de papetier était fort dur.

Le métier de papetier.

En France la fabrication artisanale de papier dans les moulins a été précisée par un arrêt du Conseil d'Etat du Roi du 27 janvier 1739. Ce règlement de 1739, établi par le contrôleur général Orry, encadre les installations et la fabrication. Pour vérifier son application en 1740, une mission fut confiée, pour le Perche, à Jacques Barbot inspecteur des manufactures de draperies et de toiles de la Généralité d'Alençon. Les rapports établis à cette occasion donnent des indications sur les moulins à papier du Perche, dont celui de Frétigny, à l'époque de Jacques Elisabeth.

Dans son moulin, le papetier fabrique, selon des techniques anciennes et à partir de chiffons de lin et de chanvre collectés par des chiffonniers, des papiers de différentes qualités. Les conditions de travail des ouvriers sont très pénibles car l'humidité est permanente et l'émanation des chiffons en voie de pourrissement provoque des ?dèmes. Les journées sont de dix à quatorze heures de travail et commencent très tôt à tel point que le règlement de 1739 défend aux compagnons et ouvriers, en hiver ou été, de commencer avant trois heures du matin : sans commentaire ! Le même règlement stipule que l'âge de 12 ans est requis pour commencer un apprentissage qui dure quatre ans avant de devenir compagnon.

Le maître-papetier encadre les tâches de plusieurs types d'ouvriers qui effectuent les six étapes de fabrication qui peuvent ainsi être résumées :

1- les délisseuses trient et découpent les chiffons. Puis elles les portent au pourrissoir, grande cuve pleine d'eau où ils fermentent pendant une dizaine de jours.

2- Puis pour obtenir la pâte à papier, les chiffons sont jetés dans des piles en granit remplies d'eau et équipées de trois maillets en bois garnis de clous acérés. Cette opération de défilage durait entre 6 et 12 heures dans un bruit assourdissant. La pâte obtenue était ensuite versée dans un bac d'eau claire.

NB. Le règlement de 1739 stipulait que les pourrissoirs devaient être dans des lieux clos et couverts, et que les moulins devaient disposer de quatre réservoirs pour purifier l'eau qui servait à laver la pâte ou à détremper la colle. L'inspection de 1740 indique, tant pour Brunelles que Frétigny, que les pourrissoirs sont en règle, mais qu'existe un seul réservoir

3- Pour la fabrication de feuilles à papier, l'ouvreur plonge la forme, (un tamis rectangulaire dont le cadre en bois détermine les bords et l'épaisseur de la future feuille), dans une cuve pleine de pâte liquide.
Puis le coucheur retourne la forme pour déposer la feuille sur le feutre recouvrant la feuille précédente et place un autre feutre sur la feuille

4- Quand 25 feuilles ont été empilées, chacune séparée de la suivante par un feutre, la pile est placée sous une presse de bois pour expulser l'eau et lier entre elles les fibres de cellulose.

5- Le leveur sépare ensuite les feuilles débarrassées de leur eau et les met à sécher sur des cordes.

6- dernière étape : le salleran ou colleur, s'occupe de l'encollage du papier.

Les différents papiers.

Les moulins du Perche produisaient des papiers gris pour envelopper des marchandises de mercerie et d'épicerie, des grosses épingles et des articles de petite métallurgie fabriqués dans la région de L'Aigle.

Les moulins de Frétigny et Brunelles ajoutaient à cette production :
- du papier dit « étresse » servant à faire des cartes à jouer. Ce papier était vendu à Paris. On retrouve là une spécialité de Canapville, ce qui peut expliquer la migration de Jacques Elisabeth, ouvrier spécialisé pour cette production.
- du papier dit « de pot commun » servant à faire de la carte à écrire, papier vendu à Paris et Chartres.
- du papier « à la main commun » et de « raisin gris » utilisé pour envelopper les marchandises principalement les étamines.

NB. Le règlement de 1739 définissait les formats et poids des papiers, et faisait obligation d'apposer une marque avec nom et prénom du fabricant, paroisse et province, et nom de la variété de papier. En 1740 dix rames de papier non conformes au règlement sont saisies à Frétigny, et laissées à la garde du fermier qui se voit infliger une amende de deux livres et dix sols.

Le moulin à papier de Frétigny au XIXe siècle.

Le rapport d'inspection de 1740 avait montré les faiblesses des moulins du Perche et la nécessité d'investir pour se mettre en règle. Cela ne fut pas fait et les moulins disparurent peu à peu au cours du XIXe siècle.

Jacques Elisabeth est mort en 1755 et n'a donc pas connu la décadence du moulin à papier de Frétigny où son fils, François, travailla.

Les recensements établis à partir de 1836 indiquent que jusqu'en 1851 le moulin fonctionne avec sept ouvriers sous la direction de Louis Jourdan maître-papetier, originaire de Montreuil-l'Argillé (27) ; celui-ci meurt en 1850 à l'âge de 77 ans, et son fils Louis-Charles Jourdan. prend la relève sans réussir. La fabrique de papier cesse entre 1851 et 1856. En effet le recensement de 1856 indique que le moulin n'est pas habité. Un papetier, recensé en 1861 avec sa femme et sa fille, reviendra de façon éphémère pour être remplacé en 1866 par un scieur-mécanicien qui a un ouvrier. Finalement le moulin est à nouveau non-habité en 1871.

Le moulin à papier de Frétigny s'est donc éteint sous le règne de Napoléon III alors que la fabrication de papier allait se développer de manière industrielle. Pas très loin de Frétigny, dans le Perche ornais, au Theil-sur-Huisne, s'installa en 1866 l'usine de papier à cigarette de la famille Abadie. L'usine fonctionna jusqu'en 1975 après avoir employé jusqu'à 190 ouvriers en 1919. Les techniques de fabrication ont évolué au fil des siècles, mais le papier demeure ! Que serions-nous sans lui ? nous ne saurions ni lire, ni écrire ! Tous les hommes qui nous ont donné ce bien précieux méritent bien un hommage ! Merci donc à mon ancêtre du XVIIIe siècle, Jacques Elisabeth, compagnon-papetier.

Sources et Bibliographie.

- Archives en ligne d'Eure-et-Loir et Orne.
- Bases de données du CRGPG et du CGOP

- Du moulin à l'usine, la production de papier dans le Perche, Yannick Lecherbonnier, Cahier des Annales de Normandie, volume 24 de 1992.
- Les moulins à papier du Perche sous Louis XV, Jean Vigile, Cahiers Percherons n°40, 1973.
- Saint-Aubin-de-Canapville, une paroisse papetière au XVIIIe siècle, Jean Levêque, Le Pays d'Auge mars-avril 2008

- Et pour en savoir plus sur l'histoire mondiale du papier : Sur la route du papier, petit précis de mondialisation, Erik Orsenna, Le livre de poche 2013.


Saisie : Dominique LECOINTRE-MONTAGNE

Dernière modification : 25 Septembre 2016