Histoire des communes

Ceton : Villa Crévecoeur

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Le Petit Nogentais, 07/07/1907 – Le Drame de Ceton

Le Docteur Guillaume blessé par sa femme. Son exode au Theil. L’opération. Sa mort à l’hôtel. Arrestation mouvementée de la coupable. Notre enquête. L’autopsie. Les obsèques. Conclusion.

Dimanche, le bruit se répandait à Nogent que le Docteur Guillaume de Ceton, avait reçu dans le ventre une balle de revolver tirée par sa femme et était resté grièvement blessé à l’hôtel Pinsard, au Theil. Le nouvelle n’était pas exagérée puisque mardi matin nous apprenions la mort du docteur et l’arrestation de la meurtrière, qui passait à Nogent, escortée par deux gendarmes, dans le train de 10 heures.

Devant la gravité des évènements, une enquête personnelle d’imposait, et nous nous rendîmes aussitôt sur le théâtre du drame.

Au Theil

Quand nous débarquons au Theil, mardi à une heure et demie, le bourg somnole sous un ciel gris et nuageux d’où s’échappent bientôt les averses coutumières. Sous la pluie, une carriole s’arrête, dans laquelle monte, retournant à Ceton, la religieuse qui a veillé le blessé jusqu’à ses derniers moments.

Au coin de la place, l’hôtel de la Cloche s’avance vers l’église, dominé par le vieux clocher d’où s’épand le glas funèbre jusque dans la chambre du défunt, dont la fenêtre ouverte regarde dans la direction de Ceton.

Ayant pu rencontrer tous les témoins qui furent le plus directement mêlés à cette tragique affaire, nous allons en donner le récit le plus exact et le plus détaillé.

Samedi soir donc, vers 10 heures, après une violente discussion, Mme Guillaume poursuivit son mari qui s’était réfugié dans son bureau, et une dernière explication eut lieu. Sur quoi roula-t-elle ? C’est le secret de l’instruction, qui recueillit les confidences du moribond. Fut-elle motivée seulement par une nouvelle demande d’argent, comme on le prétend ? Certains faits permettent de le supposer : mais il y eut sans doute autre chose. Toujours est-il que Mme Guillaume tira brusquement son revolver et fit feu sur son mari.

La première balle passa au-dessus de sa tête et alla briser la lampe. Le docteur se leva, juste à point pour recevoir la seconde dans le creux de l’estomac. Il sortit aussitôt, non sans s’être dégagé des bras de cette Furie, qui logea trois autres balles dans la porte.

Le docteur descendit dans le bourg et rencontra dans le trajet M. Albert Watremez, absent depuis plusieurs jours et qui, descendu le soir même à Nogent du train de Paris et retardé par un léger accident de voiture, rentrait à Ceton. Quelques mots furent échangés entre les deux hommes, et M. Watremez rentra se coucher, pendant que son ami se rendait à l’hôtel du Lion-d’Or, où il comptait trouver une voiture pour se faire conduire au Theil et de là gagner le Mans en automobile pour l’opération qu’il jugeait urgente.

Le gendre de la maîtresse d’hôtel, M. Bussonnier, étant absent, le docteur fut transporté au Theil par un voisin, M. Chevalier, qui alla aussitôt réveiller M. Pinsard ; il était environ une heure du matin.

Le blessé descendit et vint s’asseoir sur une chaise, se plaignant de souffrir du ventre, puis monta seul, par un escalier très raide, se coucher dans une chambre qu’il ne devait plus quitter. Il se rendait compte de la gravité de sa situation et télégraphia à sa mère, à Dôle, et au docteur Mordret, au Mans.
Dans la matinée, M. Pinsard alla quérir à Ceton le docteur Bire, qui se rendit sans tarder auprès de son confrère et ne l’abandonna plus jusqu’à ses derniers moments.

Vers 2 heures de l’après-midi, les docteurs Mordret et Chevalier, accompagnés d’un aide, arrivaient en automobile et, assistés du docteur Bire, tentaient une opération impossible et du reste inutile. La balle avait traversé le ventre jusqu’au flanc droit, perforant les intestins et le foie, blessures qui rendaient vaine toute intervention chirurgicale.

Les docteurs partis, le blessé pria son confrère Bire d’écrire à son père pour lui rendre compte de son état et conserva toute sa lucidité d’esprit, suivant minute par minute le progrès du mal jusqu’à l’issue fatale.

Lundi, à 2 heures du matin, arrivait la mère du docteur, qui avait pris à Nogent une automobile pour se faire conduire à Ceton, où elle croyait trouver son fils. Dans la journée, le blessé reçut plusieurs visites de M. le curé du Theil. La nuit suivante, quelques heures avant de mourir, il se confessa, communia et reçut les derniers sacrements.

Cette même nuit, le Parquet de Mortagne, ramenant Mme Guillaume, arrivait à l’hôtel, et le juge d’instruction recevait, à 4 heures du matin, la déposition du blessé, qui parla sans fatigue apparente pendant une demi-heure et expira quelques instants après, succombant à l’hémorragie prévue.

Pendant la journée, quelques amis et connaissances de Ceton défilent devant le lit mortuaire.

Quand nous allons voir le défunt, dans l’après-midi de mardi, aucun être cher ne se penche sur son chevet. Le visage a pris une teinte terreuse ; des caillots desséchés, sortis du nez et de la bouche, envahissent la bandelette qui encadre la tête ; les yeux demi-ouverts fixent les arrivants. Une vieille femme est assise près de la fenêtre ; dans la pièce voisine, une mère pleure. Et la navrance nous envahit du spectacle de cette victime du perpétuel drame humain, hier encore jeune et plein de santé, venant expirer loin des siens dans cette chambrette triste, et dont le cadavre n’attend plus que le scalpel du médecin légiste…

A Ceton

Que se passe-t-il à Ceton sur ces entrefaites ? Pendant que la victime agonisait au Theil, l’héroïne du drame était gardée à vue dans sa maison. D’aucuns prétendent qu’après le départ de son mari, elle le chercha, revolver en main, pour l’achever.

Quoi qu’il en soit, la rumeur publique commençait à gronder dimanche matin, au fur et à mesure que se précisait la scène de la veille, bientôt confirmée par l’arrivée de M. Costecalde, juge de paix au Theil, du brigadier et d’un gendarme.

De 9 heures à midi, le flot grossissait des gens qui venaient stationner autour de la Villa Crèvecoeur, devant laquelle, une fois les scellés apposés, gendarmes et garde champêtre restèrent de faction jour et nuit jusqu’au moment de l’arrestation.

Les femmes étaient les plus nombreuses et les plus ardentes à manifester leur colère contre la gredine qui derrière les rideaux faisait des pieds de nez à la foule.

Dimanche soir, plusieurs centaines de personnes étaient massées sur la route et dans le champ situé derrière l’habitation, poussant des cris hostiles contre la « médecine », comme on l’appelle dans le pays, et elle eût sûrement passé un mauvais quart d’heure si elle se fût hasardée, dans son inconscience, à promener hors des grilles ses airs arrogants et ses toilettes tapageuses.
Le guet se prolongea jusqu’à 2 heures du matin, pour recommencer au petit jour et durer toute la journée de lundi.

Le matin, était arrivé au Theil le procureur de Mortagne, M. Velche, mais le juge d’instruction, M. Donat-Guigne, qui avait celle –de guigne- d’être troublé dans sa douce villégiature de Bagnoles-de-l’Orne, n’arriva que le soir, et partit pour Ceton, avec le capitaine de gendarmerie, M. Chatin, et ses auxiliaires, vers 9 heures du soir, dans trois voitures frétées chez M. Pinsard.
Depuis 7 heures, la sortie des usines avait jeté devant la maison une foule qu’on peut évaluer à 400 personnes, aux trois quarts composées de gantières, qui devançaient les voitures lancées au trot, en proférant les plus vigoureuses menaces contre Mme Guillaume. « Elle ne nous échappera pas, la g….., » vociféraient les plus excitées. – « Tranquillisez-vous, disait le juge, elle sera punie. » - « Est-ce qu’on sait, répliquait la foule ; nous voulons nous faire justice nous-mêmes. »

Bref les véhicules, dont l’un conduit par M. Laloi, - un nom de circonstance – entrèrent dans le jardin de la villa, entourés d’une foule menaçante, et allèrent se ranger derrière la maison.

Prévoyant que la sortie ne se ferait pas toute seule et que la coupable n’échapperaient pas facilement à la justice populaire, le capitaine de gendarmerie usa d’un stratagème et fit sortir à vide les trois voitures, dont une seule était éclairée. La première, un omnibus, fut arrêtée par la foule, qui exigea une lanterne, obligeamment prêtée par le conducteur Laloi, et visita minutieusement le véhicule pendant que les deux autres filaient sur le Theil.
Cette voiture rentra ensuite à l’hôtel à Ceton, pour attendre les opérateurs qui cassaient la croûte. Le capitaine de gendarmerie vint déclarer que « tout s’était bien passé », et les manifestantes, déroutées, en conclurent qu’on avait trompé leur surveillance et que l’oiseau était déniché, ou plutôt avait été caché dans une des voitures disparues.

Le nouvelle vola de bouche en bouche, provoquant des exclamations furieuses : « la mâtine, depuis deux jours et deux nuits que nous la gardions … » Enfin il fallut en prendre son parti, et petit à petit chacun s’en alla se coucher ; si bien que vers 2 heures du matin, alors que pas un chat ne troublait le calme des rues de Ceton, la voiture, retournant au Theil, pénétrait dans la villa Crévecoeur et cueillait au passage la triste héroïne de la tragédie.

Arrivée à l’heure où son mari était à l’article de la mort, Mme Guillaume fut confiée au brigadier de gendarmerie, qui ne la quitta pas d’une semelle jusqu’au matin, où, vers 10 heures, elle se rendit allègrement à pied à la gare sous bonne escorte, n’ayant pas manifesté le moindre repentir et possédant, disait-elle, des preuves de nature à justifier son acte criminel.

Autopsie - Obsèques

L’autopsie du malheureux docteur a été faite mercredi matin par le Dr Levassor, médecin légiste commis par le Parquet de Mortagne, avec l’aide du Dr Bire et en présence de la Justice.

Pour cette formalité, le corps avait été transporté en dehors du bourg, au lieu-dit « la cage » ; il a ensuite été rapporté dans l’église, où une chapelle ardente était préparée en son honneur.

Les obsèques ont eu lieu jeudi matin, à 8 heures, en présence d’une assistance de 250 à 300 personnes, composée d’hommes en majeur partie.

Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abadie, maire du Theil ; Provost, maire de Ceton ; docteur Bire et Letourneur, de Ceton. La Compagnie de pompiers de Ceton ouvrait la marche.

M. le curé-doyen du Theil officiait, et l’absoute a été donnée par M. l’abbé Villette, vicaire de Ceton.

Plusieurs couronnes ont été offertes : par le conseil municipal de Ceton, la Compagnie de sapeurs-pompiers, la Société « la Cétonniènne » contre la mortalité du bétail, le Comité républicain, des groupes de commerçants, d’ouvriers et ouvrières de l’usine Neyret et de l’usine Watremez, etc.
Dans l’assistance : nombre de conseillers municipaux de Ceton, en tête desquels MM. Garassus et Marchand, adjoints ; Surcin, ami du défunt ; Dourdoigne, conseiller d’arrondissement ; Michel Abadie, Hée, adjoint au Theil ; le juge de paix, Dr Couronnet, Lebailly, etc.

Après la cérémonie funèbre, le cortège s’est dirigé vers la gare, où deux discours ont été prononcés : l’un par M. Chabaud, candidat radical, dont le défunt était le lieutenant à Ceton ; l’autre par un habitant de cette ville, M. Sussac. Puis le cercueil a été dirigé sur Dôle, accompagné de M. le curé du Theil.

Mme Guillaume mère est repartie également pour cette ville jeudi soir, à 1 h 36, emmenant avec elle les trois enfants qui restaient chez le docteur, qui lui avait déjà confié une de ses fillettes. Elle a remercié, avant son départ, le docteur Bire et M. Surcin du dévouement dont ils ont fait preuve à l’égard de son fils, et MM. Chabaud et Sussac de leurs consolantes paroles.

Nous serons l’écho de la population en adressant à cette pauvre femme l’expression de nos condoléances émues.

Epilogue

Fin octobre 1907, la femme est jugée, la victime est présentée sous un tout autre jour, et la coupable est acquittée.


Saisie : Christiane BIDAULT

Dernière modification : 28 Juin 2012