Histoire des communes

Corancez : Maison du crime - famille BRIERE

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Le Petit Journal, le 23/04/1901 – Une famille assassinée

Un crime épouvantable, qui rappelle quelque peu le forfait trop célèbre de Tropmann et beaucoup le drame bien plus récent de Nassaudres, a été commis l’autre nuit dans une petite localité voisine de Chartres.
Dès que la nouvelle de ce sextuple assassinat nous est parvenue, un rédacteur du Petit Journal est parti pour Corancez, d’où il nous a télégraphié le récit suivant :
(Dépêche de notre envoyé spécial) Chartres le 22 avril.
Malgré une habitude professionnelle qui émousse la sensibilité par le coudoiement presque journalier des drames de la vie, le crime qui nous a appelé hier dans la commune de Corancez, où un sextuple assassinat venait d’être commis, nous a paru dépasser en horreur tout ce que l’imagination peut concevoir.
Toute une honnête famille de six personnes, M. Brière et ses cinq enfants, a été trouvée assassinée dans la ferme qu’elle habitait et les détails du crime sont tels qu’il est difficile de concevoir que cet abominable forfait ait pu avoir pour auteur un être humain pensant, sensé, ayant peu ou prou la notion du bien et du mal.
En effet, nous ne croyons pas que, depuis le sextuple assassinat de Pantin par Troppmann, aucun crime par le nombre des victimes, par leurs souffrances, ait atteint un pareil degré d’horreur.

La Famille Brière

C’est dans la nuit de Dimanche à lundi que le crime a été commis, nuit de massacre, de larmes et de deuil.
La Famille Brière se composait du père, âgé de 46 ans, veuf depuis trois ans, cultivateur, dont les principales ressources, en dehors du rendement de ses terres, provenaient de la location d’une machine agricole aux fermiers des environs, et de six enfants, cinq filles et un garçon. L’aînée, Clara, âgée de 16 ans, remplaçait la mère morte pour les soins du ménage. Venaient ensuite Germaine, 14 ans, Béatrice, 11 ans, Laurent, le seul garçon, âgé de 7 ans, Laure, 5 ans et Céline, 4 ans.
Tous ces malheureux enfants, sauf Germaine, en apprentissage à Paris, ont trouvé la mort au cours de cette terrible tragédie.
La maison du crime.
M. Brière possédait à Corancez, petite communauté de 300 habitants, une assez vaste ferme composée de cinq petits corps de bâtiments et située tout à l’extrémité du village.
Le derrière du domaine n’est séparé des champs qui s’étendent à parte de vue, comme cela est très fréquent dans les vastes plaines de la Beauce, que par un mur en terre d’un mètre cinquante de haut.
Tous les corps de bâtiments sont en façade sur une vaste cour centrale encombrée d’instruments aratoires multiples, de tas de fumier dans lequel picorent de nombreuses poules surveillant avec soin leurs poussins.
Dans un angle, un porc fait entendre de sa bauge, ses grognements continus.
Le mugissement de vaches et le hennissement des chevaux donnent de la vie à cette ferme où la mort vient d’entrer d’une façon si brutale et si aveugle.
La maison d’habitation, composée d’un rez-de-chaussée surmonté d’un grenier, s’étend d’un côté, de la porte charretière voûtée au mur qui la sépare des champs.
Après avoir franchi deux marches en pierre mal équarries, on entre dans une sombre pièce par une porte formant tambour. Cette pièce, très petite, sert de cuisine.
Entre le tambour et le mur, contre la fenêtre prenant jour sur la cour, se trouve un lit en forme de caisse, comme il y en a dans les cabines de navire, dans lequel couchait la petite Laure. De l’autre côté de l’âtre, contre le mur, était placé un grand lit à rideaux et à colonnes où couchaient M. Brière et Laurent, son petit garçon.
La grande sœur dormait dans une pièce à côté et partageait sa large couche avec Béatrice et la petite Céline.
Au fond de la cour, une porte en bois percée dans le mur permettait de se trouver hors du village, en rase campagne.
Un petit chien noir très mauvais, qui, pour cette raison, avait été appelé par son maître : Ravachol », avait été lâché, comme toutes les nuits, dans la cour de la ferme.

Le crime

M. Brière, ses enfants endormis, avait été passer la soirée de dimanche chez un voisin et rentrait à une heure du matin se coucher, lorsque, après avoir franchi la porte charretière, il fut assailli dans la cour par un individu qui lui porta à la tête de violents coups semblant provenir d’un maillet en fer, marteau ou hachette. Il se défendait de son mieux, tout en cherchant à distinguer les traits de son agresseur au milieu de la nuit noire, lorsqu’un deuxième individu arrivant par derrière, le frappa de coups de couteau qui l’étendirent à terre.
Il perdit connaissance, mais il revint à lui après quelques instants d’évanouissement, se traînant vers la rue il put appeler au secours.
On fut vite sur pied dans le calme du petit village, et M. Brière fut entouré d’amis qui lui prodiguèrent leurs soins, tandis que d’autres personnes allaient s’assurer qu’aucun danger ne menaçait les enfants.

Horrible spectacle

Un spectacle horrible s’offrait à leurs yeux. Tous les malheureux enfants étaient morts, massacrés avec la même furie, tous frappés à la tête. Des cervelles surnageaient au milieu de la mare de sang qui inondait les lits.
Seule la grande sœur semblait avoir été réveillée avant de recevoir le coup mortel. Elle était étendue à terre au pied de son lit, en travers de la deuxième chambre, le corps recouvert de toute la lingerie que contenait une grande armoire normande que les assassins avaient vidée pour voler.
Les autres enfants avaient la figure calme d’un sommeil innocent, leurs petites mains passées derrière la tête ou croisées sur la poitrine. Ils auraient semblé dormir, n’étaient les horribles blessures dans lesquelles on pouvait passer le poing et qui avaient défoncé le crâne.
Clara seule avait, en dehors des coups à la tête, reçu au sein gauche deux coups de couteau.
Le parquet et la gendarmerie furent aussitôt prévenus, et dès hier matin, arrivaient sur les lieux du crime. MM. Voisin, procureur de la République, Delvaille, substitut, Cornu, juge d’instruction, ainsi que les docteurs Bouchard et Dudefoy, médecins légistes.
On télégraphia immédiatement dans toutes les directions le très vague signalement donné par M. Brière, tandis que le parquet commençait sur place son enquête, secondé par les gendarmes de Chartres et de la Bourdinière, sous les ordres du Maréchal des Logis Laurent.

L’enquête

De l’enquête à laquelle s’est livré le parquet, il résulte que les assassins ont pénétré dans la ferme venant de la campagne par la petite porte percée dans le mur. Ils en ont décloué une planche et ont pu, en passant le bras, décrocher la barre de fer qui la tenait fermée.
Après avoir assommé Ravachol, le chien, qui portait à la tête des blessures identiques à celles des victimes, ils ont pénétré dans l’intérieur de l’habitation et ont commencé leur horrible carnage.
Le quintuple assassinat était déjà accompli, - croit-on-, lorsque les deux assassins se sont trouvés en présence de M. Brière, qui rentrait chez lui.
L’état de ce dernier, quoique grave, ne met pas pour le moment ses jours en danger. Il a été transporté dans une petite pièce contigüe à celles où couchaient ses enfants et a reçu des soins empressés des médecins accourus sur le théâtre du crime.
Très affaissé, affaibli par une abondante perte de sang, il n’a pu fournir que de très vagues renseignements sur les agresseurs qu’il a déclaré ne pas connaître.
Ceux-ci, profitant de son évanouissement, ont pris la fuite par la petite porte par laquelle ils étaient entrés, non sans s’être lavé les mains au préalable dans un baquet rouge de sang des victimes et dans lequel les magistrats ont retrouvé des morceaux de matière cérébrale.
Ils ont emporté une somme de 1 580 francs que M. Brière avait dans son armoire et qui appartenait à son neveu, actuellement soldat, et dont il est tuteur.

L’autopsie.

Dans l’après-midi, le Docteur Dudefoy a procédé dans la cour de la ferme, à l’autopsie des cinq petites victimes. Elles ont été portées en plein soleil dans la cour, et à tour de rôle sur une planche posée sur des tonneaux, chaque enfant était étendu et la funèbre opération commençait. Successivement, une autre victime venait prendre la place de la précédente, tandis qu’un gendarme admirable de sang-froid, recousait avec une longue aiguille le petit corps tout blanc et tout propre qui venait d’être autopsié.
Pendant cette funèbre et indispensable opération, M. Brière, trop faible pour avoir conscience de l’étendue de son malheur, qu’il connait cependant, dort tout près de là d’un sommeil réparateur et les animaux énervés par deux jours d’inaction, beuglent et hennissent, demandant à sortir, à aller au travail quotidien, sous le soleil chaud d’une belle journée de printemps.

La Plaine est verte et unie. Au loin les tours disparates de la Cathédrale de Chartres s’élèvent très visibles dans le ciel bleu et envoient les accents lointains de leurs bourdons jusqu’à Corancez, où ils résonnent graves et lents aux oreilles de tous. C’est le sanglot funèbre de la grande ville pour sa voisine, la petite commune endeuillée.

Le Petit Journal, le 24/04/1901 – La Famille assassinée de Corancez

Un coup de théâtre, d’une horreur profonde, a éclaté hier, au milieu des péripéties de l’enquêté de la tragédie de Corancez.
Le cultivateur Brière, le père, vers qui étaient allées tout d’abord les sympathies unanimes de la population a été arrêté.
Mais laissons la parole à notre envoyé spécial, en respectant l’ordre chronologique de ses télégrammes.

(Dépêche de notre envoyé spécial) Chartres, 23 avril.

Depuis ce matin, à Chartres et aux environs, il n’est naturellement question que de l’horrible tragédie de Corancez et chacun commente avec indignation les différentes péripéties et les phases tragiques de ce drame.
La pitié va d’instinct vers les cinq malheureuses petites victimes, qu’une main inconnue jusqu’ici, est venue exterminer au début de leur vie.
Mais la curiosité ne perd jamais ses droits. Les promeneurs pendant toute la journée d’hier n’ont cessé d’affluer à Corancez, qui en voiture, qui à bicyclette, qui en automobile. De nombreuses dames accompagnées d’officiers de la garnison de Chartres, ont profité de la belle journée pour aller visiter le théâtre du crime. Chacun, sans chercher à dissimuler une émotion bien compréhensible, déposait son obole dans un des troncs accrochés contre les murs de la ferme fatale pour garnir de fleurs, le jour des obsèques, les cinq cercueils des petits Brière

La veillée des morts.

Les habitants de Corancez, eux, sont absolument terrorisés par le crime affreux qui vient de donner une si déplorable notoriété à leur petite commune, jalouse jusqu’ici de sa réputation d’honnêteté et de probité.
Une fois la quintuple autopsie terminée, les petits corps recousus et habillés de leurs habits du dimanche ont été étendus sur un lit de paille dans la grange située en face de la maison d’habitation. Leurs pauvres visages, affreusement écrasés et injectés de sang, ont été dissimulés aux yeux de tous par un drap blanc.
Malgré cela, les habitants du pays n’ont pas osé passer la nuit auprès des petits cadavres pour les veiller. Deux gendarmes de la Bourdinière et le brave homme de garde champêtre du pays se sont dévoués et c’est dans cette grange, ouverte à tous les vents, sous la seule garde, presque émouvante dans sa simplicité professionnelle, des trois représentants de la force publique, que les cinq petits enfants ont dormi les deux premières nuits de leur éternel sommeil.

Le père.

M. Brière a quitté hier matin Corancez pour entrer en traitement à l’hôpital de Chartres. Il a pu monter seul en voiture et son état est aussi satisfaisant que possible. Il n’a pas manifesté le désir de voir les corps de ses enfants.
Les assistants, et ils étaient nombreux aux abords de la maison, se sont découverts respectueusement sur son passage, pris d’un sentiment d’immense pitié devant ce père blessé qui, dans un même drame, venait de se voir enlever cinq sur six de ses enfants.

Surprise possible. 4 h 30 soir.

Les recherches de la gendarmerie ont été infructueuses et pourtant toutes les brigades du département mobilisées, ont, hier et ce matin, parcouru la région à la recherche des meurtriers dont l’un, au dire de M. Brière, portait une jaquette noire et un béret de même couleur.
Cependant, le parquet ne chôme pas, et il pourrait se faire que, grâce à l’habileté avec laquelle l’enquête est menée par MM. Voisin, Delvaille et Cornu, la découverte du coupable ne fût plus qu’une question d’heures. Ce crime, qui semble avoir jusqu’ici atteint les dernières limites de l’horreur, entrerait dès lors dans une phase qui en ferait le forfait le plus noir et le plus révoltant, le plus déconcertant qui se soit peut-être jamais produit en France !

Les perquisitions 6 heures soir.

Pendant tout l’après-midi, le parquet, en permanence dans la maison du crime, s’est livré à des recherches minutieuses afin de découvrir l’instrument du crime. Ses recherches semblent avoir été couronnées de succès.
Vers trois heures, des habitants requis par le parquet pour pratiquer des fouilles dans les gerbes de paille et dans toute la maison mettaient à découvert, sous le fumier, sous une couche très peu épaisse, un couteau presque neuf dont le dos avait été tout fraîchement affilé. Des tâches paraissant être des tâches sanglantes se voyaient sur la lame.
Une deuxième découverte suivait bientôt : celle d’un veston en très bon état, caché également sous le fumier, veston dont la manche droite portait de larges tâches de sang.
Détail particulier qui indiquait la mise récente du vêtement dans la cachette ; la manche n’avait pas eu le temps d’être imbibée par l’humidité du purin et laissait très apparentes les tâches de sang.
A quatre heures, un fiacre fermé, venu de Chartres, amène à Corancez, Brière, qu’accompagne un interne de l’hôpital.
Etant donné les bruits qui courent dans le pays et ses environs, bruits dont il ne faut parler que sous les plus expresses réserves et auxquels je faisais allusion dans ma précédente dépêche, on est surpris de voir revenir un malheureux blessé que le matin même on emportait à l’hôpital.
Malgré l’absence de tout gendarme, Brière semble un inculpé plutôt qu’un témoin. Il descend de voiture avec difficulté, la tête complètement bandée.
Sa sœur et son beau-frère, qui sont arrivés à Corancez, n’obtiennent pas l’autorisation de pénétrer dans la maison du crime. Ils regardent Brière descendre de voiture et pleurent sans oser lui adresser la parole.
La porte de la maison du crime se referme sur Brière. Le parquet est arrivé au complet de Chartres. Bientôt on envoie un voisin demander du thé pour le blessé qui se trouve fatigué.
Brière est très affaibli ; mais il fait preuve d’énergie. Il a eu toute la nuit des cauchemars dont il est encore aujourd’hui très éprouvé.
Les perquisitions se sont prolongées très tard, les fouilles dans la maison ont eu lieu en présence de Brière.
Toutes ces formalités peuvent être utiles à l’enquête, mais dans tous les cas des plus cruelles ; elles étonnent les habitant de Corancez qui malgré la sympathie qu’ils ont pour Brière, commencent à prononcer les mots de criminel, se refusant cependant à admettre que ce soit un père qui ait tué ses enfants avec une telle sauvagerie.

Arrestation du père

A cinq heures, Brière est confronté avec les cadavres de ses cinq enfants. Son attitude est déplorable. Sans une larme, sans émotion réelle, il regarde les petites victimes dont les crânes sont broyés.
- Hélas ! se contente-t-il de dire.
La présomption de culpabilité qui s’était emparée des magistrats, mais dont nous ne voulions parler qu’avec la plus grande circonspection, tellement il paraissait difficile d’admettre un pareil forfait de la part d’un père jouissant d’une excellente réputation et qui paraissait aimer beaucoup ses enfants, cette présomption disons-nous, se précise dans l’esprit du parquet.
Le vêtement ensanglanté trouvé sous le fumier, à côté du couteau nouvellement aiguisé, est le veston de dimanche de Brière. Celui-ci le reconnait lui-même, mais il déclare ne pouvoir s’expliquer ses ….. compromettantes et se présence sous le fumier, à côté de ce couteau qu’il dit ne pas lui appartenir.
D’autre part, les draps et toute la lingerie enlevées précipitamment de l’armoire et dont le cadavre de la fille ainée était recouvert ont, en tombant, renversé un encrier. Le linge porte des traces noires de doigts tâchés ; c’est le meurtrier qui s’est essuyé les mains sur lesquelles l’encre s’était répandue. Or Brière porte aux doigts de fraîches tâches d’encre dont il ne peut expliquer l’origine.
Toutes ces charges accumulées ont décidé les magistrats, malgré la gravité de l’inculpation, à décerner contre Brière un mandat de dépôt.
C’est donc l’accusation la plus horrible, la plus épouvantable qui puisse peser sur un homme et dont Brière, qui a été reconduit à l’hôpital, ne semble pas se rendre compte.

Le mobile du crime

Il fallait à un crime pareil, qui classera cette affaire dans les plus retentissantes qui se soient produites de mémoire d’homme, un mobile. Ce mobile est l’amour. Brière aimait d’un amour fou, d’un amour sans borne, une jeune femme de Dammarie, commune située à quelques kilomètres de Corancez.
Les amoureux se voyaient souvent et Brière ne manquait jamais de supplier la jeune femme de l’épouser. Celle-ci répondait invariablement qu’elle ne voulait pas se marier avec un homme père de six enfants.
Affolé par cet obstacle, Brière n’aurait, alors, pas hésité à commettre son crime épouvantable pour arriver à épouser celle qu’il aimait.

Demain à dix heures et demie, seront célébrées les obsèques des cinq petites victimes.
Le conseil municipal de Corancez, réuni aujourd’hui, a décidé à l’unanimité, que la cérémonie aurait lieu aux frais de la commune et qu’un terrain serait concédé gratuitement pour recevoir les corps mutilés des pauvres enfants.

Recherches sur cette affaire : voir - Enquête sur un paysan sans histoire - http://alaindenizet.free.fr


Saisie : Christiane BIDAULT

Dernière modification : 26 Mai 2015